La Bande à l’Autre – Les Chiens

Paris, le 20 Juin 2012

    L’Altérité. Vaste sujet. Notre propre altérité, nos rapports avec nos prochains, leur place. Que dire alors de celle des autres, lorsque l’altérité d’un proche devient partagée? Que dire de cette collision circonstancielle provoquée lors des rencontres ? Il y a les brèves, il y a les engagées, il y a les dramatiques, mais il y a également les burlesques…

    Je ne serais actuellement plus capable de dire quelles furent mes impressions la première fois que je les vis. Cet évènement, lui-même flou quant à sa temporalité, est constitué de vagues silhouettes morcelées à travers les années. Ce fut finalement très récemment qu’intervinrent les véritables contacts avec eux.
A présent je les regarde en face, je leur parle, je les appréhende, et chacun a certes été véritablement perçu pour la première fois au milieu du reste du groupe, mais à un moment différé des autres membres.
Parlons de la bande à l’Autre. Avant qu’ils ne se muent en horizon concret, j’en eus maintes fois des aperçus anecdotiques à travers ces sept dernières années ; et pour cause, ma meilleure amie, par le biais de laquelle je fis leur connaissance, les surnommait : « la Bande des Chiens ».

    La première rencontre eut lieu durant une pendaison de crémaillère en Avril dernier. Etrangement, malgré le contexte, ce fut sans doute celle qui m’apparut comme la plus frontale. Ma meilleure pote m’avait conviée à fêter son emménagement et j’étais venue malgré ma peur de me sentir un peu seule vu que, parmi les groupes invités, ne figurait aucun de ceux auxquels j’appartenais. La Bande des Chiens serait présente quasiment au complet m’avait-elle prévenue. Heureusement, il y aurait son mec et une ou deux de ses copines que j’appréciais, et puis il y aurait l’Autre justement, même si je ne pouvais pas trop compter sur sa prolixité ni ses débordements dialectiques.
Je débarque donc à la coloc’ où la soirée s’écoule gentiment. Après des débats sur l’éducation dans la chambre, un blind-test à la guitare dans l’autre chambre et des bières au milieu du couloir, je me retrouve assise dans la cuisine, au milieu de quelques gars dont certains ont déjà l’air éméchés. Il y a l’Autre avec un mec que je ne connais pas, en grande conversation intello-métaphysico-sociale. Me posant discrètement sur une chaise, j’assiste au spectacle jusqu’à ce qu’il se tourne vers moi pour se présenter. Ce qui m’interpella en premier furent ses yeux, une flagrance familière dans le regard que je mis quelques minutes à identifier, une absence fulgurante, une étincelle décédée et désuète, sans compter la lassitude peinte sur son sourire, les traits anachroniquement surannés, comme transis par quelque chose d’antique mais de bel et bien ancré dans le présent en même temps. Au milieu du visage marqué, des cheveux épais, il y avait ce regard, empreint d’un voile à la fois terriblement concret et extrêmement lointain. Il avait certainement dû arriver préalablement déchiré, fait pouvant expliquer le dialogue qui s’en suivit et qui pourrait paraître pour le moins surréaliste à l’importun entré sans être prévenu. Après les présentations, je me permis de lui demander ce qu’il faisait dans la vie.
– Je me branle.
…Ça, c’était dit. Un rien frontal comme je le disais précédemment. Cependant, égale à moi-même et à ma curiosité humaine, mon intérêt était piqué, aussi ne pus-je m’empêcher de lui demander des précisions.
– Tu sais, la branlette est une addiction peu reconnue et pourtant comme les autres, ça fait des ravages.
Je n’en doutais pas une seconde… Il me sourit avec ce même étirement distancié, une distorsion contractée mais détendue, comme estampillée d’une triste fatalité.
Nous mêlâmes dans nos conversations onanisme et milieu professionnel sans qu’étrangement le premier sujet ne jure avec le second.
Cette rencontre brève et fortuite marqua mon alunissage sur la planète des Chiens, la traversée partielle de la bordure entre moi et les autres de l’Autre.

       Le deuxième personnage prépondérant de la Bande croisa mon chemin un mois plus tard, en même temps qu’un troisième, peut-être moins actif au sein du groupe actuel.
Fraîchement revenue le matin même d’Amsterdam, où j’étais partie en vacances avec l’Autre, ce dernier m’invita à son anniversaire dans le XVème, chez l’un de ses copains qui fêtait de manière concomitante sa pendaison de crémaillère.
Après une demi-heure de galère durant laquelle ma meilleure pote nous fait assister à une magnifique démonstration de son amputation totale de sens de l’orientation, nous voilà dans l’immeuble.  Les gens arrivent, se présentent en nous claquant deux bises, prennent une bière, fument clope sur clope et nous ne valons pas mieux.
Tôt dans la soirée, un jeune homme à l’aspect puérilement fébrile fait irruption sur le balcon où nous campons. Je le connais, je l’ai déjà vu à la dernière soirée, mais il y était resté étrangement muet ; naïve, je pensais que c’était là sa nature… J’apprendrai plus tard (parfois à mes dépends), qu’il était au contraire bien compliqué d’enrayer ses généreuses diarrhées verbales, et que la seule raison pour laquelle il nous en avait fait peu bénéficié la dernière fois, était l’une des traditionnelles gueules de bois dont il avait le secret. Bref. Se posant à côté de ma comparse, qu’il semble bien connaître, le voilà assis, tenant hypocritement un gobelet d’eau, la questionnant de façon assez succincte sur sa vie, avant qu’elle ne se mette caustiquement à le tacler concernant une certaine affaire de harcèlement, sombre affaire durant laquelle il aurait visiblement poursuivi un peu trop assidûment de ses ardeurs, la colocataire de mon amie… Je fronce interrogativement les sourcils et me mords la lèvre, en allumant ce qui doit être la trentième cigarette en deux heures. L’individu est grand, dégingandé, brun, il doit avoir un peu moins de trente ans mais garde pourtant imprimé sur son faciès, quelque chose de terriblement juvénile. Il parait capable de rire de tout, cependant ses ricanements pré-pubères semblent souvent teintés d’une exténuante nervosité. Cette affaire de stalking prend une telle ampleur que je peine à me souvenir si nous avons parlé d’autre chose ; Gringale s’érige lui-même en victime d’un procès que nous ne lui intentons pas, il s’auto-cite à comparaître à la barre d’un jugement que nous n’émettons pas, afin de défendre un honneur entaché qu’il s’invente au gré d’un réquisitoire orchestré par lui seul, lui et son obsession d’être incompris, rabaissé au rang de pervers sociopathe. Après ce qui sembla une heure de  « Non je t’assure… Crois-moi… Ce qu’il faut que tu saches… Je te jure, sans déconner… Pas ma faute… Le hasard le plus complet… Mais putain c’est vrai… Totalement exagéré… », etc, il se lève et s’en va ailleurs colporter ses arguments de défense. Mon amie me regarde et j’ai l’impression qu’elle est crevée, vidée de ses forces. Je comprendrai plus tard, (toujours à mes dépends) quelle en était la raison empirique profonde.

    C’est au cours de cette même soirée que se fit la troisième rencontre, la plus musclée dirais-je.
Toujours en train de nous nicotiner/Heinekeniser la face, nous ne restons pas longtemps seules, car un garçon typé, buriné, musculeux et armé d’un sourire Colgate éblouissant, vient de pénétrer le cercle de la terrasse. S’approchant d’un pas légèrement chaloupé, il salut ma camarade, puis cette dernière nous présente avant qu’il ne l’agrippe, l’enlace sans pitié et  finisse par lui passer un bras autour du cou avec tant de zèle, que je la vois suffoquer tout en me suppliant du regard. Autant je n’avais pu percevoir la nature volubile de Gringale dès la première entrevue, autant je pus amplement jauger celle de ce grand portugais sans encombre. Il la serre avec application entre ses biceps saillants, la soulevant de terre comme un fétu de paille. La pauvre met quelques instants à reprendre son souffle, s’écroule sur une chaise, avant d’essayer d’instaurer un dialogue pour demander les nouvelles. La nuit est tombée et il fait désormais assez frais. Ma traîtresse de copine n’a aucune pitié, prenant le prétexte d’une envie pressante pour s’éclipser lâchement, elle me laisse sans scrupule aux prises avec la logorrhée somme toute dynamiquement sympathique de l’énergumène. Là aussi, il me reste peu de souvenirs en dehors de mots redondants et hâbleurs, égarés dans les tréfonds décomplexés de son bagou : « Serveuse, moto, serveuse, si dieu le veut parce que moi je suis très croyant tu vois, serveuse, amour (yeurk), je t’emmène la voir en moto tu me diras si elle me kiffe ?, loyer, serveuse, moto, boulot, serveuse, ah c’est toi qui est parti à Dam avec l’Autre ahahaha… (Pourquoi il se marre ce con) ?, serveuse, etc… ». Lorsque la déserteuse me fait l’honneur de se pointer à nouveau, je darde vers elle des yeux éperdus et accusateurs. Il s’excuse, mais il doit déjà y aller et nous laisse.
– Vous avez bien parlé ?
– Moi j’ai pas eu besoin… répliquai-je, tirant ironiquement sur une clope rescapée de la pression subie par mon  paquet de vingt-cinq au creux de ma poche de jean.
Afin de s’amender, elle resta à mes côtés sans faillir tout le long de la soirée dont je conserve des réminiscences étranges.
Une barrière supplémentaire venait de s’abattre devant l’entrée de l’univers des Chiens. Mais c’était encore un abattement quelque peu superficiel. Je commençais pourtant à avoir l’impression d’avoir un peu progressé à l’intérieur de leur territoire.

     La rencontre avec un quatrième membre de la Bande est la plus récente, la plus complexe je pense, la plus éloignée de l’idée que je m’en faisais également.
Elle arriva durant une soirée trop arrosée au milieu de Ménil, il y a de ça moins d’une semaine. En ce mercredi soir, L’Autre et moi achevions de dîner d’un burger-frites dans la brasserie de mon ancien immeuble, le repas visant plus, en ce qui me concernait, à noyer les litres de bières ingurgitée durant les heures précédentes qu’à réellement prendre plaisir à manger ; il aurait donc certainement été judicieux de décliner la proposition d’accompagner le plat d’un pichet de vin…
Nous fûmes rejoints à l’improviste par W., qui après nous avoir salués, s’empressa de commander une tarte aux fraises, fait qui ne manqua pas de m’interpeller sachant que j’étais plus accoutumée à le voir descendre des contenus de bouteille que des aliments solides dénués du moindre gramme d’alcool. Comme j’allais l’apprendre, peu importe l’heure, peu importe le jour, peu importe qu’on doive taffer le lendemain, lorsqu’il est là, on ne fait pas les choses à moitié : quand on commence une soirée, on finit la soirée, pas de demi-mesure, pas de juste milieu, pas de fin mitigée. Nous prenons une bière digestive sur la terrasse de la brasserie, tandis que le ciel se décharge abondamment d’une vessie diluvienne qu’il nous pisse sur la tête.
Nous bougeons dans un autre bar où nous sommes rejoints par un autre de leurs acolytes, que je ne connais pas. Une bière, encore une, il faut que je m’arrête, mais W. n’a pas l’air de vouloir que j’en reste là et je dois user de toute ma force de volonté pour refuser une énième pinte. Je suis bourrée, putain, on est mercredi soir, et je suis bourrée au milieu de mon ancien quartier ! En plus j’ai loupé mon métro… A peine le temps de chercher une autre solution pour rentrer chez moi que déjà un taxi s’arrête, le quatrième lascar nous quitte et nous voilà, l’Autre, moi et W., partis pour finir la nuit chez ce dernier qui vit à la Chapelle. Le fait qu’il soit 2heures passées ne l’empêche pas de s’arrêter dans une épicerie pour acheter… de la bière. Misère, je n’ose penser au lendemain matin.
Nous arrivons dans ses appartements, qui sont d’ailleurs assez cosy même si l’agencement personnel, dont la déco, laisse à désirer. Vautrés chacun dans un canapé ou un fauteuil, nous laissons la musique s’égrener dans l’air tiède du salon, un verre dans une main, une clope dans l’autre. En parlant de ça, je me rends compte que je viens de finir mon deuxième paquet de la journée ; putain, n’importe quoi. J’espère que c’est en partie à cause de l’Autre qui me les taxe abondamment, sinon il faudra vraiment me sevrer ou ça va mal tourner… Ce fut là, enfermés tous les trois dans cette bulle noctambule et étanche, loin de la réalité, loin de la sobriété, loin de tout, que je découvris réellement W. Son corps trapu est jeune ; en réalité, ce sont les postures articulées par ses membres presque déliés, les cicatrices quasiment invisibles rehaussant sa physionomie caractérisée et ses gestes saccadés, qui trahissent une exténuation notoire, certainement purement psychologique. Mais lui aussi possède au creux de son visage un petit, quoi que précieux, indice sur le fait qu’il n’est pas trop tard : ses iris, foncés dans mon souvenir, pétillent sans candeur mais avec une énergie intérieure qui pourrait devenir s’il le désirait, l’impact vigoureux nécessaire au mouvement, la source et la preuve qu’une volonté brille encore à l’intérieur de ce crane de mule. Les airs primesautiers dissimulant ses réflexions introspectives, les excès pour masquer un nihilisme qu’il refuse d’admettre, la tête de bois doublée de mauvaise foi, la lutte derrière une apathie assumée, les contradictions construites sur des fondations paradoxales, l’agressivité envers celui qui, d’une façon ou d’une autre, chercherait à lui faire renoncer à la confortable armure du paraître pour laisser respirer ce qu’il y a en dessous, tout cela est tellement vain. W. est de ces personnes qui préfèreraient crever plutôt qu’admettre que l’autre les comprend, de ces êtres laissant leurs traits exprimer la douleur plutôt qu’autoriser leur langue à le faire simplement, quémandant la compréhension d’autrui mais qui en fait, refusent catégoriquement qu’autrui les cerne. Pourquoi ? Mais tout simplement parce que c’est flippant, c’est terrorisant n’est-ce pas, de passer sa vie à ériger des murailles autour de soi pour se protéger du monde et d’ensuite se dire que ce rempart est facile à transgresser, à abattre, que non seulement on a fait un boulot de merde question maçonnerie, mais qu’en plus nous allons payer ce manque de talent au prix fort, car maintenant que la brèche est ouverte, les autres vont déferler en masse sur notre territoire, leurs pieds maladroits ou cruels fouler, écraser le jardin si soigneusement préservé et on va se retrouver à poil, une main devant une main derrière, tout seul comme un con, au milieu d’une terre calcinée. Mais tout cela, il ne faut pas le dire frontalement à W ; de toute manière, dans l’hypothèse où j’aurais raison, jamais au grand jamais il ne l’admettrait.
Les verres et mon paquet de garrots sont vides, ma cervelle également. Il doit être près de 4 heures lorsque je m’endors comme une souche sur le canapé-lit. La dernière rencontre se conclut sainement, par le sommeil ; j’ai établi un campement partiel derrière la frontière Canine, mais je crains de ne pas avoir les bons papiers, de ne pas encore maîtriser les rudiments idiomatiques, de me faire épingler et jeter dehors, comme une grosse clandé.

Ces derniers temps, je les vois généralement tous ensemble. Malgré tout, je peine à les regarder et à les écouter un par un, car c’est toujours un tintamarre extraordinaire, un indicible bordel, un tumultueux vacarme à la fois sensoriel, auditif et visuel, simultanément parfaitement homogène, mais totalement incohérent. Entre l’un qui n’a de cesse de prononcer des grossièretés qui me poignardent les tympans, l’un qui accapare mon attention pour que j’analyse ses problèmes émotionnels, l’un qui semble possédé et secoué de la malédiction du moulin à parole, l’Autre qui ne dit… rien, et puis l’alcool, et puis ceux que je ne connais pas, et puis les conneries, et puis l’heure tardive et ma fatigue, l’approche du groupe reste pour l’instant approximative, partielle,  incomplète.

Mais je ne renonce pas. Ce sont tous de tels specimens, ça serait dommage de laisser à l’abandon l’étude de la Bande des Chiens. Même si ça nécessitera sûrement de se mettre aux amphèts pour tenir le rythme…

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