La créature de Löw (III)

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Nous commençâmes alors notre périple à travers la ville. D’habitude si accueillante et colorée, elle s’était comme transformée, noire et menaçante. Les gargouilles accrochées aux façades, dont je m’amusais ordinairement, semblait maintenant prendre leur revanche sur mes moqueries. Jakub ouvrait la voie et je peinais à marcher son rythme. Son agilité était étonnante pour un homme de son âge et de sa corpulence. L’air frais de la nuit lui faisait du bien. Il se retournait de temps à autre, pour vérifier que je le suivais bien dans les dédales que nous empruntions. Cela faisait une bonne heure maintenant que nous avions quitté la taverne et je ne comprenais pas le chemin que nous suivions. Il était fait de détours, nous n’étions finalement qu’à une petite distance de notre point de départ. Les rares personnes qui se trouvaient encore dehors devaient s’étonner de notre curieuse association. Nous étions depuis belle lurette dans le quartier juif et mon guide m’en faisait visiter tous les recoins. Chaque passage devant une synagogue occasionnait un rapide signe chez Jakub, qui n’avait pas omis de mettre sa kippa. Il m’en avait tendu une, sale et délavée, que je fus bien forcé de mettre devant son regard inquisiteur. Nous étions enfin face au cimetière. Je ne savais comment nous allions pouvoir rentrer à l’intérieur, ce qui me semblait être le but ultime de notre périple.

Finalement, nous stoppâmes devant l’entrée principale. Jakub sortit d’une poche de son pantalon un trousseau de clés et ouvrît naturellement la porte, comme si cet endroit lui était tout à fait familier. Des corbeaux peuplaient l’endroit et leurs croassements résonnaient dans toute l’enceinte. Des frissons me parcoururent l’échine ; l’endroit était macabre. Les vieilles tombes se chevauchaient de façon complètement anarchiques. Leur motif simple et dépouillé rajoutait à l’ambiance angoissante. Les esprits des morts nous surveillaient ; c’était pour le moins mon ressenti. La brume semblait s’être dissipée et on pouvait distinguer nettement la sépulture du Grand Rabbin Löw, l’Homme qui a soi-disant fait surgir le Golem pour mettre fin aux pogroms qui régnaient alors dans la cité royale. Sa stèle était plus grande que les autres, bordées d’inscriptions et de petits papiers glissés par les multiples visiteurs en guise de porte-bonheur. Cet homme pieux avait bien connu Tycho Brahe le célèbre astronome. Jakub interrompit brutalement mes rêveries et m’entraîna plus avant. Je dus faire attention et zigzaguer comme je le pouvais au milieu des innombrables tombes, en escalader même parfois pour suivre mon bien étrange compagnon. Sa transformation avait été complète dès la sortie du bar. Il s’était redressé, ne grognait plus mais il conservait néanmoins toute sa laideur. Il me fit signe d’attendre et se mit à tourner autour d’un groupe de plusieurs stèles. Il semblait hésiter et ne pas savoir par où commencer, puis il se décida enfin.

Jakub leva les mains vers le ciel et récita ce que je crus être de l’araméen, peut-être de l’hébreu. Mon ignorance en était totale. Il criait maintenant et le vent se mit à tourbillonner. La lune si brillante tout du long fut cachée par de sombres et épais nuages. Les corbeaux prirent leur envol dans une longue plainte et d’un coup on n’y voyait goutte. Je sentis des frémissements courir le long de mes jambes et je ne tardais à comprendre qu’il s’agissait en fait des rats qui prenaient la fuite. Les rongeurs quittaient le cimetière ! Cette constatation m’émût plus que tout le folklore environnant, les formules magiques et autres élucubrations grossières. Il n’y a que peu de raisons qui peuvent obliger ces bestioles à délaisser subitement un endroit, et l’approche imminente et inéluctable de la mort en est une. Horrifié par toute cette masse grouillante qui faisait à peine attention à ma personne, je tournai mon regard vers Jakub. Il continuait à psalmodier et l’intensité de ses incantations ne cessaient d’augmenter. Le ciel commença à rougir juste au dessus de lui ; je m’attendais à voir le diable débarquer à tout moment. La folie me guettait, je pouvais difficilement en supporter plus. Je commençais à défaillir quand mon compagnon pointa son index vers moi. Je fus pris d’une convulsion fort douloureuse et je me dirigeais vers celui que m’appelait. Je ne me contrôlais plus et j’entamai une danse désordonnée et démentielle. Un autre avait pris possession de mon corps, mais mon esprit restait étonnamment lucide. J’avais peur. Mon cœur battait à tout rompre à l’exécution de ces mouvements de pantomime. Le sang tonnait à mes tempes et mes poumons me brûlaient. Mes yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites et je n’aurais jamais soupçonné avoir une aussi longue langue. Brutalement, au moment où je sentais mon dernier souffle arriver, tout s’arrêta. Je ne pouvais maintenant plus bouger, les pieds comme ancrés dans le sol. Jakub accourût et se mit à gratter frénétiquement la terre sèche qui se trouvait juste devant moi, celle sur laquelle mes empreintes étaient gravées, comme si mes chaussures l’avaient brûlée. Un silence pesant régnait sur le cimetière, seulement troublé par les ahanements de mon compagnon et le raclement de ses ongles. J’avais un mal fou à reprendre mon souffle, épuisé après l’interprétation de cette danse macabre. Au bout d’un temps qui me parût être une éternité, je constatai que Jakub n’était pas en train de déterrer un objet, mais qu’il collectait de la terre dans un étrange récipient. « Golem » m’annonça-t-il en secouant le bocal sous mes yeux, un large sourire défigurant son visage. Tel était donc le but de ma présence en ce lieu insolite. Danser comme habité par une puissance démoniaque pour invoquer cet être incontrôlable fait de boue. La phrase que Jakub avait plus tôt prononcé me revint en mémoire : dans un français hésitant, il m’avait promis la fortune dans l’innocence. Mais j’étais loin de m’attendre à cela. Je ne pouvais toujours pas me mouvoir et il me fit un signe d’au revoir avant de m’asséner un coup violent et que je ne tombe, inconscient.

Je me réveillai le lendemain dans ma chambre, comme si tout ce qui avait eu lieu ne s’était jamais passé. Seul un fort mal de crâne persistait. Je n’ai soufflé mot de cette expérience à quiconque avant aujourd’hui, par lâcheté, honte et désarroi. Comment aurais-je pu savoir ? Je me suis laissé berner , naïf et impétueux que j’étais. Financièrement, je n’ai jamais trouvé à me plaindre : ma fortune est faite depuis longtemps grâce notamment au cynisme que je n’ai cessé de développer depuis cette aventure. Tous les jours, je vis dans la peur d’apprendre qu’une monstrueuse créature terrorise une population. Mais au vu des catastrophes qui jalonnent aujourd’hui notre monde, inondations, tsunamis, tornades, guerres, attentats et actions terroristes, crises financières et j’en passe, ces catastrophes qui n’ont de cesse de d’accélérer et s’intensifier depuis ce jour maudit, j’ai malheureusement l’impression que ce « Golem » a pris une forme bien plus insidieuse que sa légende ne le laissait croire et qu’il est maintenant hors de contrôle….

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