La créature de Löw (II)

tigreorUn soir, alors que je buvais tranquillement ma deuxième bière au comptoir d’un bar peu reluisant, un vieil homme m’adressa la parole. Mû par un long conditionnement, je le pris tout d’abord pour un mendiant et je tentai donc de me défaire de sa compagnie d’une façon diplomate, mais sèche et sans recours. Malgré ma réticence visible à l’écouter, il ne cessait d’insister et je crus qu’il tenait absolument à ce que je lui paye un verre. Je me tournai donc vers le barman et lui demandai de servir une nouvelle Budvar à destination de mon hôte. Ce dernier ricana dédaigneusement en voyant la pinte arriver et cracha agressivement par terre, à deux doigts de mes pieds. J’en frissonne encore en écrivant ces lignes… Cette rencontre incongrue marqua un tournant irréversible dans ma vie. Il était assez petit, voûté. Ses cheveux étaient rares et fins, sans véritable couleur. Un mégot de cigare ornait le coin de sa bouche. Quelques rares dents noires la garnissaient et sa langue, épaisse et agile, emplissait les espaces vacants. Sa peau était jaunie et son front ridé, une énorme et purulente pustule garnissait son nez proéminent. Il était vêtu chichement, d’un t-shirt qui avait autrefois dû être blanc et d’un pantalon en toile léger déchiré au niveau des genoux. Ses vieilles godasses trouées laissaient apparaître un énorme orteil noir de saleté . Il ne m’inspirait guère confiance et ses yeux fous n’étaient pas faits pour me rassurer. D’un air peu amène, il avait fixé son regard sur moi. Je ne savais trop quelle attitude adopter après son précédent refus. Son langage m’était complètement incompréhensible. Mes rudiments de tchèque me permettaient à peine de commander de quoi boire et manger, alors de là à comprendre un halluciné à la prononciation douteuse baragouinant dans sa barbe… Il restait à mes côtés, sans toucher à sa bière tout en continuant à psalmodier et à jurer ; aussi décidai-je de me tenir coi et de déguerpir sitôt que j’en aurais l’occasion.

J’espérais que mon compagnon se lasserait de ma fruste compagnie, mais il se mît à hausser la voix et à faire de grands gestes. Il me donna une bourrade à laquelle je restai impassible, puis une deuxième qui m’obligeât à me retourner. J’eus peur en le voyant de nouveau. De la bave lui coulait le long des commissures des lèvres, il reniflait et éructait de plus belle à chaque phrase. Il voulait visiblement me faire comprendre quelque chose car il ne cessait de vociférer. Je tentai par tous les moyens de lui faire comprendre mon incapacité à donner un quelconque sens à ses paroles, il continua ses gesticulations de plus belle. Devant tant d’entêtement, je finis par demander au barman s’il comprenait quelque chose à cette scène, ce que me voulait mon inquiétant et étrange compagnon. Sa réponse ne me surprit nullement : cet homme venait dans ce bar tous les jours, il buvait une tisane et éructait des syllogismes sans queue ni tête. Habituellement, il se parlait à lui-même, mais pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, le faux-mendiant m’avait pris en sympathie ce soir. Je ne devais m’inquiéter, sous cette agressivité de façade il ne m’arriverait rien et il se chargeait de veiller à ma sécurité. Je ne me sentais guère rassuré par ce discours, le fou ne me lâchait des yeux à aucun moment. Tout en me ramenant une nouvelle bière, le tenancier me révéla que mon compagnon désirait m’emmener quelque part dans la vieille ville, pour que je l’aide à accomplir il ne savait trop quoi. Délires de vieil homme malade, conclut-il tout en se dirigeant à l’autre bout du comptoir. Je regardais maintenant avec étonnement le vieillard. « Jakub » répéta-t-il trois fois en se frappant la poitrine. Et, profitant de mon désarroi, il me saisit la main, y glissant rapidement un morceau de papier. Je mis quelques temps à le déchiffrer, et quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’y découvris un plan grossier de la ville. A différents endroits, tous très symboliques, des croix étaient tracées à l’aide d’un fusain noir. Le Klementinum, la bibliothèque municipale, la cathédrale Saint Guy, la place de la vieille ville et le quartier juif. Autant de lieux fort touristiques, chargés d’histoire et d’une belle part de mystère. Jakub insistait très clairement sur le cimetière juif. Sans trembler, il me désignait et montrait ensuite cet endroit sur le croquis. Entre les deux, il pointait ses deux index sur son hideux visage, signe évident qu’il tenait à me guider dans ce périple.

La nuit avait fini par tomber et le bar n’allait pas tarder à fermer. La pleine lune brillait très nettement dans le ciel et éclairait la ville de sa douce lumière. Ici, il n’est pas rare que les tavernes ferment tôt, aux alentours de 22-23H. Je regardais la carte, Jakub, et je ne parvenais à me décider. Il était devenu plus calme que précédemment, sans se départir de son côté abrupt et agressif. Ses manières étaient par trop brusques pour inspirer une quelconque confiance. Les derniers clients étaient en train de partir. Déambuler à cette heure-ci à ses côtés dans le vieux quartier juif ne semblait guère prudent. Une tâche ardue s’annonçait à présent, lui faire comprendre que je ne le suivrai pas et que j’allais simplement rentrer dans mon logis situé quelques rues plus loin. J’avalai le reste de ma bière, pris ma veste, le regardai droit dans les yeux en déclinant du chef tout en lui rendant son bout de papier. Sa réaction me prit totalement au dépourvu. Je pensais qu’il allait s’énerver, m’insulter de plus belle en tchèque, voir me flanquer quelques coups; cependant il n’en fit rien. Une vague de déception le parcourut, il se mit à fixer le sol en secouant la tête de dépit et reprit farouchement le plan. Il se tut enfin et j’eus l’impression qu’il avait oublié ma présence. J’articulai un faible « au revoir » en tchèque et je lui tournai le dos.

Une fois seul dans la rue sombre, je constatais qu’une épaisse brume avait soudainement recouvert la ville. Phénomène étrange, nous étions alors en plein cœur de l’été et la journée avait été magnifique, sans un seul nuage. Je n’osai croire que cela avait un quelconque rapport avec ma rencontre précédente, mais je demeurai néanmoins interdit sur le seuil du bar. C’est alors que Jakub me rejoignit et prononça une phrase à jamais gravée dans mon esprit. C’est une de ces sentences qui renferment en elle toute la magie et toute la gravité d’un moment, une de ces maximes éternelles qui ornent de nombreux manuels ésotériques. Une formule faite pour convaincre les indécis, balayer leurs doutes et renforcer leurs convictions. Jakub était bien plus calme et paraissait beaucoup plus sage que dans le bar. De la force émanait de sa personne, malgré sa petite taille. Il me prit par le bras et je lui emboîtai le pas…

rue_sombre

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