Praguematisme – Partie 3

Je l’enlaçai dans les paliers supérieurs, la faisant escalader à ma suite encore un étage, deux étages, trois étages de bois raide mangé par le temps, mais toujours solide.
– Où est-ce que tu m’emmènes Marek?
– On est arrivés.
J’ouvris la porte menant à l’extérieur et lui prenant la main, sortis sur le balcon circulaire. La Tour astronomique, le plus fabuleux des points de vue sur notre ville ancestrale qui s’étalait, évanouie dans les volutes d’une brume lunaire qui étouffait les étoiles, plus de cinquante mètres en contrebas.

Klementinum – Tour Astronomique

Nina jaugeait la nuit, ses mèches ensoleillées dansant dans la brise, les commissures de sa bouche dessinant cet inexplicable sourire qui me faisait tant d’effet, ses iris agrandis par l’intensité du paysage, ses fins doigts nacrés agrippés au garde-fou, ses délicates clavicules révélées par la brise soulevant sa blouse, comme si le vent lui-même rêvait de la déshabiller. Immobiles face au vide, nous contemplâmes les clochers gothiques, les remparts du château, les toits orangés, les ruelles à peine éclairées et restâmes ainsi, un très long moment, défiant le vide et l’interdit.
N’y tenant plus, je la saisis par les hanches et l’embrassait longuement, dissimulant à grand peine l’envie que j’éprouvais. Je me détachai enfin d’elle, attendant le verdict.
– Il faudrait peut-être qu’on rejoigne les autres.
– Ouais, t’as raison…
Cachant à grand peine ma déception ainsi qu’une irrépressible gaule, je mis sa réaction sur le compte de la crainte et la pudeur.
Nous redescendîmes, main dans la main, vers la bibliothèque.

De retour au troisième étage, les battants étaient toujours grands ouverts et étrangement, aucun éclat de voix ne me parvenait.
Saisi d’un mauvais pressentiment, je me ruai presque dans la pièce.
– Mais qu’est-ce que vous foutez ?! M’écriai-je, hors de moi.
Depuis les balconnets, Kriss balançait sans ménagement de précieux ouvrages par-dessus bord, tout droit dans les bras d’Ester, qui les réceptionnait avec dextérité.
Elles s’interrompirent net en me voyant entrer.
Clope au bec, Kriss s’accouda à la balustrade sans se départir de son calme.
– Putain, vous volez des livres, c’est ça ?!
Il me fallut environ trente secondes pour me rendre compte que les livres n’étaient pas le véritable objet de leur convoitise.
Mon regard se porta sur Ester, la demi-douzaine de manuscrits à ses pieds, puis sur les particules, fines et immaculées, qui flottaient partiellement autour d’elle dans la lumière artificielle, catalyseur révélant l’invisible.
Je fis quelques pas, suivi par Nina qui n’avait pas dit un mot. Estomaqué, j’étais moi-même incapable de comprendre ce qui se tramait ici.
Kriss secoua sa lourde chevelure décolorée, laissa tomber sa cigarette à même le sol et prit à peine le temps de l’écraser à coup de talons aiguilles, avant de descendre avec une lenteur mortelle les marches.
– Marek, Marek, Marek… Tu n’étais pas sensé voir ça.
Avec une froideur glaciale, elle saisit l’un des ouvrages agonisant à terre, l’ouvrit, arracha une page tandis que je retenais à grand peine un hurlement, posa le bouquin ouvert sur le rebord d’une mappemonde, et roulant le feuillet profané, aspira la surface dans un enflement de narine extatique. Elle ricana sauvagement puis, comme pour me narguer, saisit à l’intérieur du livre creux un sachet plein à craquer d’une poudre virginale, qu’elle me secoua sous le menton.
– Nous n’aurions pas eu à faire ça si ton prédécesseur n’avait pas joué au plus malin, déplora-t-elle d’une voix faussement désolée. Quand on planque de la came, on garde la came, on ne coupe pas la came, puis on rend la came, on n’essaie pas de baiser son boss en lui refilant de la merde et de la foutre au chaud dans un endroit inaccessible. Sinon on finit une lame dans le bide, une brique aux pieds, l’eau dégueulasse de la Vltava dans les bronches…
Elle frotta le bout de son nez, puis tendit la paille improvisée à sa complice, qui renifla voluptueusement les trainées enneigeant encore les pages. Avec gourmandise, elle trempa son doigt dans la poudre échappée du sachet éventré par le choc de la chute, le balada tendrement sur le papier, puis se frotta longuement les gencives avec.
– Il est vrai que penser à camoufler la marchandise ici était assez brillant, reprit Kriss. Qui pourrait bien avoir l’idée d’aller fouiller dans la bibliothèque nationale, où personne n’a le droit d’entrer ni de toucher quoi que ce soit? C’est fou ce qu’on peut être têtu même une fois acculé, si tu savais le temps qu’il nous a fallu pour qu’il crache où était la coke, les emplacements et les références des livres trompe-l’œil. Et au final, ce connard a crevé avant d’avoir pu nous amener ici.
J’étais pétrifié tandis que mon cerveau faisait machine arrière pour recouper les pièces du puzzle. C’était tellement ahurissant que je ne parvenais pas à reprendre mes esprits, élaborer une fuite, ou même une réponse. Quel con.
– Il a l’air déçu… Souligna perfidement Ester.
– Tu ne croyais quand même pas qu’on abordait des minables de votre genre pour se faire sauter ? Notre patronne avait été bien renseignée sur la  nouvelle personne en fonction ici. Si nous sommes entrées dans ce rade pourri il y a un mois, c’était uniquement pour te trouver et finir par entrer récupérer la dope, discrètement, sans faire prendre de risque au trafic. Ton abruti de copain nous a servi l’occasion sur un plateau, mieux qu’on n’aurait jamais pu l’espérer.
Putain. Je repensai au lapin que m’avait posé mon ami d’enfance, la culpabilité de ne pas l’avoir attendu plus longtemps me tenaillant les entrailles.
– Où est Jeremiah ? Demandai-je d’une voix blanche.
– Excellente question Marek. Où est Jeremiah ? Interrogea-t-elle à son tour en se tournant vers Ester.
– Avec ma sœur… Je pense qu’il passe un bon moment de son coté,  ne t’inquiète pas.
Durant tout ce laps de temps, Nina n’avait pas esquissé le moindre geste, prononcé la moindre parole. Je reculai pour me mettre à sa hauteur et lui attrapai l’avant-bras dans un geste de protection.
– Oh c’est trop mignon, commenta lascivement Kriss avec une moue de dédain.
– Elle est adorable n’est-ce pas ? Et intelligente avec ça, ajouta sa comparse sur le même ton. Enfin, d’habitude elle l’est… Pourquoi tu ne l’as pas retenu plus longtemps ?  Questionna-t-elle avec acidité.
Mon cœur cessa de battre en comprenant qu’il n’y avait dans cette pièce aucune innocente, juste trois criminelles et un pauvre crétin, moi, qu’elles avaient manipulé aussi aisément qu’on le ferait avec un jouet.
Je me tournai vers Nina, mon esprit balafré par un sentiment d’humiliation, de trahison et de naïveté, les mains moites. Elle ne daigna même pas affronter mon regard.
– Bon, du coup, on n’a pas le choix. Direction la Vltava mon petit Marek…
Avant même que j’ai pu réagir, ces deux salopes m’avaient immobilisé, frappé au crâne avec une violence insoupçonnable chez des femmes, puis plaqué contre l’une des nombreuses mappemondes. Ester me retourna les poches sans ménagement, se saisissant au passage de mon portefeuille et du trousseau où pendaient les clés du bâtiment. Kriss sortit un cutter de sous sa jupe, l’actionna et m’attrapa brutalement par les cheveux.
J’avais vécu les plus beaux instants de mon existence dans cette bibliothèque, incarnation suprême d’une connaissance à laquelle j’aspirais depuis toujours, mais ne connaitrais jamais. Je levai les yeux vers le ciel peint, suppliant les anges qui y flottaient de me sortir de ce merdier, mais la seule chose qui s’imposait à l’horizon de mon avenir était ces trois furies, ivres de vice et de sauvagerie, dont l’une planta sans ciller une lame dans ma trachée muette, comme au dernier des porcs.
Tandis que je gorgeai mon regard d’une magnificence immortelle, et mon t-shirt de plusieurs litres d’hémoglobine, j’entr’aperçus Nina, qui s’était approchée. La petite Nina aux traits si purs, à l’âme si vile, qui esquissa un humble signe d’adieu de la main, amputée de toute émotion, sans pardon, sans remords, sans regret, mais pire encore, sans même prendre la peine de me gratifier une toute dernière fois de ce sourire, qui m’avait pourtant damné.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Stalagtilte dit :

    Dénouement surprenant, de très belles illustrations: je pense que c’est l’histoire la plus aboutie et la mieux écrite sur le blog !

  2. jeancrach dit :

    La poésie de ce texte souligne à merveille le basculement du rêve au drame.

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