Praguematisme – Partie 2

Il nous suffit de quelques stations de Tram pour atteindre Mála Strana. La nuit avait posé sur la forêt de clochers, un voile aérien et soyeux qu’il n’était pas difficile de contrecarrer. J’observai furtivement Nina réajuster la bandoulière de son énorme besace, Nina offrant ses lèvres fruitées à la brise, Nina nous suivant sagement. Il ne faisait pas bien lourd, pourtant, je suais à grosse goutte dans mon t-shirt blanc.
Je connaissais ce chemin comme ma poche, je le faisais tous les jours depuis presque cinq mois. Un appel miraculeux, suite à l’abandon de poste du gardien, m’avait propulsé ici du jour au lendemain. Ce boulot avait représenté une véritable apogée pour moi, beaucoup plus de responsabilités et un lieu d’exception en guise de contexte professionnel. On me laissait même parfois m’occuper des visites guidées, ce qui me permettait de crâner devant les touristes dans un anglais chancelant. Je savais que l’autre gardien, celui avec qui je partageais mes horaires, avait la sale manie de s’endormir comme une souche ; la direction devait probablement s’en douter, mais il n’effectuait que peu d’heures par semaine et le gardiennage n’était presque qu’affaire de principe ici, un emploi de fonctionnaire lambda relativement fictif, comme tant d’autres hérités de l’ère communiste. En cette ère d’ouverture qu’était le début des années 2000, les infrastructures culturelles ne jugeaient même pas nécessaire de sécuriser leur patrimoine.
Je menai les filles le long des pavés nocturnes, les éloignant au maximum de la foule, les enfonçant avec moi vers le centre de l’ancienne cité. Nous traversâmes le pont Charles où quelques badauds trainaient encore à cette heure tardive, puis plongeâmes au cœur de la Vieille Ville dans le quartier du Staré Mesto, croisâmes quelques anciennes églises et arrivâmes enfin à destination. Devant nous se dressait le Klementinum, complexe d’origine médiévale, autrefois monastère Dominicain, puis collège Jésuite, centre de recherche astronomique, observatoire et enfin, bibliothèque nationale.

Klementinum – Extérieur

Entrer fut chose aisée, je les avais briffées quant au caractère exceptionnel de cette aventure, leur ordonnant une discrétion et une tenue de bon aloi. Elles respectèrent mes directives tandis que je les faisais passer sous le porche de derrière, longer les murs de la cour intérieure, entrer dans la chapelle aux miroirs, puis grimper l’escalier en colimaçon jusqu’au troisième étage.

Arrivés sur le bon palier, c’est avec une prétention non dissimulée et un geste pompeusement cérémonial, que j’ouvris le double battant de la lourde porte donnant sur la bibliothèque. J’allumai les lumières, une à une, révélant sous leurs cris ahuris la salle démesurée, à l’épreuve des siècles, comme si le temps glissait sur ses boiseries avec la même aisance que l’eau sur les écailles d’un poisson.
Personne n’avait le droit de franchir ce seuil, pas même les chercheurs, surtout pas les profanes, encore moins les touristes. Kriss et Ester se précipitèrent à l’intérieur comme des furies pendant que j’observai Nina, ébahie, entrer religieusement en ce lieu avec autant de respect que dans un cimetière.

Klementinum – Bibliothèque Nationale

Devant nous se déroulait le dallage en damier, jalonné de chaque côté par une montagne de rayonnages qui s’échelonnaient jusqu’au plafond, enchâssés dans des écrins de somptueuse marqueterie et dans de précieuses colonnes de bois torsadé. Tout en ce lieu, que je connaissais pourtant de longue date, n’avait de cesse de susciter mon émerveillement, mon extase était là,  dans les ferronneries dorées des balustrades, la somptueuse voûte du plafond où s’azurait un faux ciel, dans la rondeur universelle des mappemondes parcheminées alignées devant nous, les plaques de céramique ténébreuse sur les parois, dans le parfum millésimé des vieux ouvrages et le silence immuable. Cette bibliothèque représentait pour moi, aujourd’hui et depuis toujours, le Monde, dans ce qu’il pouvait contenir de plus fantastique et de plus transcendantal. Je m’étais déjà accordé le plaisir d’entrer sans y être autorisé, quatre ou cinq fois, mais si brièvement et si seul, qu’il n’y avait aucune comparaison possible avec ce que je ressentis cette nuit-là.
Je fis bien de me délecter de cet instant paisible, car il fut de courte durée.
Après quelques minutes, les filles se sentirent aussi à l’aise que dans leur salon et laissèrent choir leurs bonnes manières. Kriss caressa sans douceur les livres rangés le long des murs et fit résonner son rire vulgaire contre eux, tandis qu’Ester sortait des bières de son sac.
– Eh arrêtez, arrêtez, vous savez où vous êtes ? M’offusquai-je.
– Relax mon petit Marek, relax. On ne salira pas. On est bien là, non? Tiens, prends-en une.
Je n’appréciai pas la légèreté dont elles faisaient preuve au sein de cet endroit que j’aimais tant, mais un simple regard vers Nina, qui semblait ne pas se préoccuper de leur comportement, me poussa à essayer de me détendre.
Lorsque Kriss sortit carrément une cigarette, je protestai vivement, craignant le risque d’incendie, ou même de laisser des traces de notre passage, de souiller ce lieu presque saint. Mais là encore, les filles m’exhortèrent à relativiser. Je saisis une canette et en tendis une à ma frêle voisine, qui la saisit et l’ouvrit vivement. Le sourire ardent et muet dont elle me couvrit, suffit à me convaincre que ça n’était pas quelques folies qui nous feraient plonger et que quoi qu’il puisse advenir, ça en valait la peine.
Ester ôta sa veste, laissant entrevoir sa peau de velours mate. Kriss l’imita en me jetant un regard presque pervers, fit mine d’enlever également son bustier, puis de se raviser et ricana.
– Peut-être pour plus tard mon petit Marek, susurra-t-elle en s’asseyant sans gêne sur la petite table de chêne laqué, les cuisses grandes écartées.
Je me détournai, concentrant toute mon attention sur Nina, qui se promenait sagement le long des rayons. Je la suivis dans ses déplacements, impatient de lui montrer l’étendue de mon savoir, j’avais mille anecdotes à lui raconter.
Sa personnalité si angélique semblait galvanisée par les lieux au point que je lui trouvai soudain une moue mutine, subtile, mais assez provocante, excitante même. Beaucoup plus que les deux pétasses qui s’esclaffaient sans grâce à l’autre bout de la salle, fumant et buvant leurs bières à grand renfort de commentaires salaces.
– Ça te plait ? M’enquis-je.
– C’est magnifique, murmura-t-elle en souriant. Je ne pense pas qu’il y ait plus bel endroit.
J’entrevis Kriss emprunter l’un des escaliers menant aux mezzanines, mais je ne dis rien. Ester promenait ses longues jambes à travers la salle telle un mannequin sur un podium, en terrain conquis.
Je me noyais dans l’instant présent, savourant la présence de Nina à mes côtés, sa chaleur, son corps que j’espérais bientôt mien.
Il était temps de briller.
– J’ai encore quelque chose à te montrer. Viens.
Je la saisis délicatement par les épaules, l’entraînai dehors et elle se laissa faire. J’espérais que les deux autres sauraient se tenir jusqu’à notre retour.

Publicités

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Stalagtilte dit :

    Quand je pense que l’illustration de la bibliothèque est très fidèle à la vraie… J’ai également envie de m’y perdre….

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s