Un RER pour l’enfer

RER A, coincé quelque part entre Gare de Lyon et Châtelet. Le matin, à l’heure de pointe, je me retrouve enfoui sous différentes couches de cadres supérieurs mal réveillés, de secrétaires pimpantes et apprêtées, d’informaticiens en jeans qui ne décollent pas de leur téléphone ou de leur journal malgré le manque de place… Les gens actifs quoi ! Je ne supporte déjà pas la proximité mais elle s’est transformée en un agrégat de différentes parties d’êtres humains. Un accident de voyageur, voilà la raison du bordel qui règne, encore pire que d’habitude. Putain, ça arrive tout le temps ! Mais à voir les têtes qu’ils tirent, contrariés, inquiets, cela a plutôt l’air sérieux. A croire que les problèmes de la RATP sont uniquement dus à ceux qui empruntent leur équipement. Navrants comme l’usager est avant tout traité comme une menace pour la sécurité et comme une espèce d’irresponsable, toujours prêt à s’évanouir ou à se jeter sous les voies. Personne pour se dire qu’il y a un problème là ? Que quelque chose ne fonctionne plus ? Non, vraiment ? Quel usager du RER A, tombant par hasard sur un des innombrables documentaires sur la seconde guerre mondiale et les images des trains de déportation ne s’est jamais dit: ben attends, moi ça, ça m’arrive tous les jours !? Certes le trajet est plus court mais ça fait plus de 5 ans que je fais quotidiennement cet aller-retour, que les trains sont toujours blindés et je ne parle même pas des jours de grève. Je le sais, je le fais ! Oui, je me compare aux victimes de la Shoah. Mais moi aussi, j’en suis une ! Je suis un esclave du capital ! On génocide mon cerveau ! Tous les jours ! Je suis à la solde d’une bande de négriers, il est temps de se révolter !

Le train ne redémarre toujours pas. Nous sommes arrêtés depuis seulement 10 minutes mais cela semble faire des heures. La chaleur gagne le wagon, on voit quelques personnes qui commencent à se sentir mal. Surtout pas d’évanouissement, cela ne ferait que retarder le trafic ! Putain de femmes enceintes, c’est toujours elles qui se plaignent et qui veulent s’asseoir. Je ne les supporte pas, surtout quand on voit leurs mômes par la suite. Mais saloperie ! T’es déjà moche, ton homme est encore plus obscène, t’espérais quoi ? Voilà ce que le gouvernement devrait faire: délivrer des permis de s’accoupler. Au lieu du mariage pour tous, les enfants pour certains ! Ras le bol de ces gniards pleurnicheurs et imbéciles. Le QI proche de 0, la bouche pleine de dégueulasseries et le regard hostile. Voilà le résultat quand l’Etat délaisse sa fonction de guide de l’espèce. Peuple d’analphabètes ! Abrutis ! Mais allez-y, continuez à vous reproduire, à bouffer, à baiser, pour que vos enfants empruntent à leur tour ces sales couloirs de la RATP, qu’ils se jettent sous les mêmes voies et provoquent des « accidents graves de voyageur ». Vous n’en avez donc pas assez ? Vous n’en avez pas marre de ces cycles infinis qui ne changent jamais ? Qui n’améliorent rien ? Hein ? L’eugénisme, je ne vois plus que ça. Mais attention ! A grande échelle,  sinon on perd son temps. Et cela fera toujours moins de monde dans ces putains de  rames. J’en vois déjà qui sont prêt à être éliminés !

Arrive le moment où on ne sent plus le parfum de son voisin, mais une immonde bouillie sans plus aucune identité. Le parfum de l’Homme, le grand, celui avec un grand H et dont les aisselles fonctionnent à plein. Nous en sommes à 18 minutes d’attente. Une femme, un peu plus loin sur ma droite s’est évanouie. Un jeune cadre lui a laissé sa place assise à contre cœur. On pouvait lire le dépit sur son visage. Il devait avoir eu de la chance, quand à sa station il avait eu le privilège de poser son derrière sur ce siège à la couleur rouge sale et délavée. Cela n’était réservé qu’aux nantis, aux connaisseurs, aux plus malins des voyageurs. Il ne suffit pas de vouloir, il faut se battre ! Passer devant tout un tas de gens. Forcer la politesse sans avoir l’air d’y toucher. Se montrer carrément grossier. Se planquer dans un endroit stratégique en espérant secrètement que la place la plus proche de soi sera libre à la prochaine station et qu’aucun autre vautour que vous ne rôde dans le coin. Chacun sa méthode, tant que l’on parvient à sa fin. Je ne doute pas que ce gentleman appartenait à la dernière catégorie. Il ne me semblait pas posséder assez de cran pour écraser les autres sur son passage, ni assez malin pour qu’on se montre déférent avec sa personne. Je l’avais repéré dès que j’ai mis – difficilement – un pied dans cette rame. Il ne correspondait pas au signalement des gens qui s’asseyent. Il détonnait dans le décor normalement si agencé et si stéréotypé du RER A. Il n’était pas à sa place. Laisse donc ta place à ceux qui en ont besoin ! Voilà, c’est beaucoup mieux ainsi ! Seule l’odeur continuait de m’incommoder. Mes mains commencent à trembler et à devenir incontrôlables.

25 minutes maintenant. Et ce fumet qui se fait de plus en plus insistant. Personne ne peut aimer respirer l’air vicié qui s’échappe des portes quand on emprunte les transports en commun. Tellement de monde, tellement de saleté et de grouillement, c’en est insupportable. Et quand, en sus, il y a ce petit quelque chose qui vit dans cet atmosphère, un mouvement, une respiration, qui nous rappelle avec qui nous sommes, il y a de quoi péter un plomb. Je ne supporte plus mes congénères, je ne vous supporte plus ! L’odeur du RER, ce sont eux, vous mais pas moi, plus maintenant ! Cette odeur qui me colle à la peau, qui me suit quand je m’extirpe de mon wagon à la défense et qui me happe lorsque j’entre dans une de ces innombrables bouches. Tout ce mélange de parfum, de tabac froid, d’anti-transpirant, de saleté, de sueur, d’alcool, tout cela forme cette mélasse informe qui me rappelle à quel point l’homme est haïssable et méprisable. C’est ainsi que je conçois l’enfer. Coincé dans une rame bondée, debout au milieu de tout le monde, prêt à prendre des coups, à en donner, à menacer et à gueuler contre les importuns. Et encore, c’est le matin. Rien que d’imaginer ce que cela donnerait à 18H30 suffit à me donner la nausée. Toi, là bas ! Ne bouge plus ou je t’éclate ! Tu laisses la fenêtre fermée !

L’énervement commence à gagner tout le monde. J’ai, pour ma part, dépassé cet état depuis longtemps. Je ne crains plus rien ni personne. Maintenant, je les observe de loin, avec dédain. Plaignez-vous ! Maudissez tant que vous voudrez ! Personne n’arrivera à l’heure ce matin. Autant annuler ses rendez-vous. Dérisoires, vous êtes tous dérisoires. Je vous hais du plus profond de moi. Bande de moutons, de suiveurs ! Tout le monde pour se plaindre, personne pour prendre les devants ! Où est votre putain de volonté ? Celle que vous vendez à longueur de journée à vos collègues et supérieurs ? Les sentiers battus, ça vous connaît, mais que faire dans cette situation ? Comment passer outre votre bonne éducation ? Il vous faut pourtant choisir: soit vous agissez, soit vous pouvez dire adieu à votre journée de travail. Et je ne parle même pas des gens qui sont dans les RER suivants. Eux ont au moins le privilège de ne pas voir, de ne pas savoir ce qu’il se trame ici. Eux n’ont pas à décider. Ils ne peuvent que maudire ce stupide incident qui se passe là, sous vos yeux. Mais vous, dans cette voiture, vous devez faire quelque chose. Moi, je ne ferai rien, mon heure est déjà passée. Ceci est ma dernière action, mon testament de haine: je veux traumatiser le maximum de personnes. Seul un petit nombre est nécessaire pour reprendre une activité normale. Osez la transgression et passez de l’autre côté ! Ce n’est finalement que peu de choses. Venez à moi et outrepassez enfin vos limites ! Je ne suis que le catalyseur, cette méchanceté est déjà en vous. Soyez enfin honnêtes avec vous et affirmez votre lâcheté ! Je vais soulager votre conscience pourrie et corrompue !

« Nous vous signalons que le trafic est perturbé sur le RER A à cause d’un accident grave de voyageur. Reprise estimée du trafic d’ici une trentaine de minutes environ. » Le gens sur le quai n’en croyaient pas leurs yeux. Un train venait d’entrer sur le quai à Châtelet. Les agents de sécurité traçaient un cordon pour empêcher les impatients de prendre d’assaut le train qui allait stationner. Dès que celui-ci fut à quai, il apparaissait manifeste qu’un wagon en particulier semblait touché. Les gens en sortaient, certains étaient tâchés de sang. Les policiers les dirigeaient vers une zone pour les interroger et commençaient à investir la rame. Un corps gisait sur le sol sale, au milieu des journaux et autres détritus. La tête n’existait plus. La main inerte serrait un colt. Difficile de démêler quoique ce soit dans les témoignages confus. Il semblait que l’homme qui s’est suicidé avait proposé un marché aux différentes personnes présentes. S’il s’en trouvait plus de 20 à souhaiter son suicide, il se tirait une balle et tout était fini. Tant que ce n’était pas le cas, le train restait bloqué aussi longtemps que nécessaire. Le chauffeur ne pouvait reprendre la marche sous peine que ce fou ne descende un des voyageurs. Finalement, après de nombreuses discussions mouvementées, plus d’une quinzaine de personnes se sont prononcées pour le suicide et l’homme s’est exécuté, non sans avoir au préalable filmé et diffusé en direct toute la scène. Youtube a battu ce jour là des records de fréquentation…

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. « Bien serrés dans les wagons ça vous fait pas penser à quelque-chose ?! »

    http://www.costes.org/cdmm.htm

  2. Petrucciu dit :

    Un traitement contre la phobie des transports plutôt radical !

  3. jeancrach dit :

    Ça me rappelle les soirs de fête de la musique. Fin des festivités à Chatelêt, quai bondé, RER plein de festivus imbibés, excités, collés entre la sueur, l’alcool et parfois le vomi, le tout plein de gaïté.

    La fatigue sur les traits du visage s’efface par le sentiment accompli d’avoir communié au grand tout impératif de s’éclater. Sans colt à la main ….

    Il faudrait une armée de kamikazes plein d’entrain pour rejouer ce vote du suicide.
    La démocratie des suicidés. Beau concept.

    « Le suicide pour tous » c’est un peu le slogan caché de la RATP finalement.
    Un coup d’avance, un train retard.

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