Circonvolutions

  Ça puait la merde ici.  Au fond, pour moi ça avait toujours pué la merde, d’une manière ou d’une autre. Mais ce soir on atteignait le paroxysme de la situation de chiotte. J’aurais dû refuser, je le sais, je ne voulais pas venir, j’étais persuadé que ça allait virer en soirée pourrie archétypale, il ne fallait pas être bien malin pour comprendre que le simple contexte ne se prêtait pas aux espoirs de passer une nuit agréable, surtout dans un cas comme le mien.  Soirée d’anniversaire de mon ex. Putain. La roue de la fortune n’avait de cesse de renouveler son cycle, pour que dalle, ou alors pour m’offrir de grandioses moments de dépit. « Viens Josh, ça me fera plaisir de te voir ». Mon cul. « Allez viens mec, ça serait cool que tu sois là, à l’ancienne, puis à elle aussi j’en suis sûr ». Fais chier.

Accoudé à la barrière qui longe le quai, je vide d’un air placide mon troisième verre de whisky. L’été nous offre un paresseux coucher de soleil au sein duquel les rayons arrondis convulsent en crevant au creux des cumulus. Leurs rotations infimes hypnotisent mes iris rendus fragiles par la pénombre ambiante et me semblent éternels. Nous sommes arrivés il y a à peine une demi-heure et j’en ai déjà ma claque. Je transpire dans ma veste, mes baskets montantes, mon t-shirt, le blond cendré de mes cheveux  trop épais. Caleb fait du gringue à une minette dont la robe en mousseline dissimule à peine les courbes graciles d’une anatomie hâlée. Enfoiré. Il m’avait promis de ne pas me lâcher, aucun de nos amis n’a répondu présent et me voilà, perdu au milieu des jeunes snobinards qui font office de camarades à mon ex copine, jeunes snobinards dont je connais malheureusement les visages striés de rictus hautains, vu que j’ai malheureusement dû les fréquenter pendant un an, quatre mois, une semaine et deux jours.

J’ignorais comment elle était parvenue à avoir l’autorisation de carrément privatiser une partie des berges de la Seine en l’honneur de ses vingt-huit ans, mais nous étions là, sur les rives pierreuses, à observer les péniches fendre les flots dégueulasses du fleuve, pendant que les remugles humides des égouts faisaient valoir leurs droits et polluaient l’atmosphère moite de ce mois de juillet. Les flots emboués perçaient leur ventre en rut de cercles arrondis se reproduisant à l’infini, encore et encore et encore et encore… Tandis que je lorgnais du coin de l’œil le fût de bière qui reposait sur un tréteau instable non loin, je ne pus m’empêcher de me demander à qui je devais cette punition : Au karma ? A ma connerie ? A mon salaud de meilleur ami ? Ou à elle ? Voilà trois mois que nous étions séparés et pourtant, je n’avais pas la force de repousser l’hypothèse que m’inviter à son anniversaire, ici, sur ces quais, n’avait rien de fortuit. Peut-être étais-je parano, mais quand même, les quais de Seine, là, près de ce petit parc dissimulé par de hauts buissons, c’était quand même un peu fort. Depuis le début de la soirée, je l’aperçois qui me lance à la dérobée, des regards empreints d’un immonde mélange de crainte et de lascivité.

Les quais pavés se sont transformés en piste de danse et quelques couples s’appliquent dans un rock endiablé. Une espèce de grand brun classieux fait virevolter mon ex qui rit comme une gamine, exhibe un sourire radieux, tournant et tourbillonnant en faisant voler sa jupe immaculée et fluide. A le voir la contourner, dans un sens puis dans un autre, l’effleurer, la tenir puis la lâcher, j’avais l’impression d’assister à une ridicule parade amoureuse ; ils semblaient se faire tourner en rond l’un et l’autre pour éviter que leurs conversations ne le fassent.
Cal se décide enfin à se joindre à moi, un verre en plastique empli de rhum à la main.
– Ça va mec ?
– Le pied, ça se voit pas ?
Mon meilleur pote soupire, puis me fourre son gobelet dans la paume pour pouvoir extraire un paquet de Malboro de sa poche de jean et en griller une.
– Qu’est-ce que t’es casse-couille mon gars, on est bien là, paysage parisien mirifique, alcool à volonté, gonzesses également, je vois pas ce qui te mine ?
Je serre les mâchoires d’un œil torve.
– Tu vois pas ?
– Quoi c’est à cause d’elle ? S’enquit-il comme s’il réalisait la situation. J’avoue ça doit pas être super agréable de voir tous ces connards lui tourner autour, même si c’est fini. Faut dire qu’elle est toujours aussi bonne.
– Ta gueule Cal.
Ce con se marre sans pitié avant de me taper virilement dans le dos.
– Pourquoi tu vas pas un peu lui tourner autour toi aussi ?
– J’en ai fini avec ça.
– Si tu le dis, Lance-t-il avant de repartir à la conquête de nouvelles gambettes à faire valser.
Il me laisse me noyer seul dans d’infernales spirales réflexives dont les boucles sans fin se rejoignent pour se mordre la queue. Je finis mon verre et m’en verse un nouveau.

Je ne saurais dire combien de temps s’écoule, cela me sembla une éternité. Je suis murgé mais d’un calme olympien.
Alors que je m’apprête à me resservir un énième whisky bas de gamme, je la vois s’approcher discrètement de moi, parée à me coincer seul à seul pour une conversation vide et volubile où la politesse sera sensée pallier la gêne.
– Hey Josh, ça me fait super plaisir que tu sois venu !
– Ouais, moi aussi.
Putain de mensonge à la con, putain d’hypocrisie malsaine où l’on carre la fierté dans le cul de l’humiliation, afficher un air dégagé et serein pour taire l’aigreur, dissoudre les souvenirs communs au profit du paraître, enterrer l’ancienne intimité à la faveur d’une distance polie. Elle babille telle une enfant, me parle de sa promotion, de ses vacances à venir, de sa famille, elle se perd en un vaste et vain monologue dont je n’ai que foutre, et je ne peux m’empêcher de hocher la tête d’un air faussement intéressé. Si elle savait qu’en réalité, je louche comme un puceau sur son décolleté plongeant, peinant à me remémorer que j’ai un jour enfoui un nez amoureux dans cette poitrine qui me semble beaucoup plus généreuse qu’auparavant, si elle savait qu’en égarant mes yeux (plus emplis d’alcool que de liquide lacrymal) sur son corps autrefois familier, c’est l’inéluctable achèvement que je déplore et non la fin de notre couple, c’est la mort de l’affection que je pleure et non le décès de notre relation. Elle avait été la femme de ma vie, je me rends compte à cet instant qu’elle ne m’est plus rien or c’est ça qui me rend malade, pas le fait de l’avoir perdue, je n’en ai plus rien à battre et c’est ça le drame.
– Et toi ça va ?
– Heu, rien de neuf.
– Ok. Bon écoute je vais pas te mentir, je voulais que tu viennes pour te demander un truc.
Nous y voilà. La bonne vieille rechute, l’ultime rappel, la dernière tentative de récupération. C’était couru d’avance, je savais à quoi m’attendre en me pointant ici.
– Ah ouais ? Quoi ?
– C’est pas facile Josh… Bon heu, tu sais, ça fait quelques mois maintenant qu’on a rompu et des mois que j’essaie de trouver le courage de te dire ce que je vais te dire alors, je te demande de m’écouter jusqu’au bout ok ?
Trois mois d’abstinence, de solitude et de morosité. Je puise en moi la force de dire non.
– Je comprends pas.
– Y’a rien à comprendre, je t’ai demandé de venir pour avoir l’occasion de te parler en face et tu es là donc, laisse-moi parler…
Je prends une grande inspiration, savoure la victoire d’être enfin réclamé, supplié, mais prêt à lui couper l’herbe sous le pied pour parer toute tentation de me faire remettre la laisse au cou dans un instant de faiblesse éthylique.
– Non attends, avant que tu dises quoi que ce soit, je vais t’éviter toute humiliation en te disant d’ors et déjà que c’est même pas la peine d’essayer de me reconquérir ok ?
– Josh, Quémande-t-elle, éperdue, me laissant me repaître de la lueur de triste désillusion qui naissait sous ses longs cils.
–  Je ne t’en veux pas, je n’ai aune rancune contre toi mais juste, on s’est fait trop de mal, il faut pas replonger par peur de la solitude ou je sais pas quoi alors, même si c’est pas l’envie qui m’en manque parfois, je vais devoir te dire non. Je te souhaite tout le bonheur possible, seulement ce bonheur, il se fera pas avec moi.
Ses prunelles galbées de larmes laissent tomber son regard vers le sol, achevant de murer son visage silencieux.
–  Josh…
Epris de pitié pour cette pauvre petite créature aux abois et à la recherche de l’affectif paumé, je lui prends la main, embrasse ses blanches phalanges et la regarde pour lui communiquer mes regrets les plus sincères, fier de moi et de ma volonté de fer.
– C’est oublié d’accord, on va faire comme s’il ne s’était rien passé. Ok ?
Silence. La pauvre, elle est peut-être plus choquée que ce que je pensais par ma réaction.
–  Myriam ? Ça va ?
Ses paupières embuées se relèvent pour enfin me regarder en face, ses lèvres tremblent.
– Pourquoi tu m’as pas laissée parler ?
Ses fossettes sont tellement étirées par le chagrin que je ne sais comment réagir correctement. Quel connard je fais, merde. J’ai honte.
– Heu, je suis désolé, je voulais pas que…
– Je suis enceinte.
La claque est tellement énorme que je ne saurais décrire les tourments qui fondent sur moi et me tombent sur la gueule avec la violence d’une pluie d’obus.
–  Que, quoi, hein ? Je bégaye comme un abruti.
–  Je suis enceinte.
– Mais, heu, enceinte, comment ça, merde, de combien ?
– Quatre mois Josh.
Mon cerveau de primate fait un rapide calcul, trois mois de séparation, plus un… Putain ! Je vais être papa ! En une seconde dilatée par la panique, ma vie défile, mon aversion pour les gosses se change en attendrissement ridicule, mes regrets en espoirs, je l’aime encore, je la veux, elle est à moi, elle porte mon enfant, au diable les conneries de fierté, au diable le passé, au diable le masque d’orgueil, ma vie prend enfin un sens !
– Mais, mais alors… Je murmure avec émerveillement.
– Alors il n’est pas de toi. Je t’ai trompé. Je suis désolée. J’arrivais pas à tourner la page depuis notre rupture parce que je ne t’ai pas tout dit, je ne pouvais plus vivre avec ça sur la conscience, faut croire que je tiens encore à toi, je supportais plus ce mensonge, j’avais besoin t’avouer tout ça pour avancer.
Ma vie défile à nouveau, mais en sens inverse. Voilà typiquement ce qu’on appelle un ascenseur émotionnel. Salope. Poufiasse égoïste et égocentrique de mes couilles, putain de pétasse sans cœur. Je perds d’un coup l’éclat d’un amour passé, un hypothétique enfant et l’espoir d’une existence sensée.

Plus rien n’existe, tandis qu’elle supplie mon pardon, implore une réaction à coup de secouage de bras et de versage de sanglots, je me dégage puis pars.

J’entends Cal gueuler mon nom, me courir après, mais rien n’est réel, pas même le bruit mat de ses pas sur le pavé. Voilà à quoi s’attendre lorsqu’on tourne autour de l’essentiel, lorsqu’on fait semblant pour ne pas souffrir, lorsqu’on feint pour ne pas faillir, on tombe, inexorablement, plus brutalement et plus vite encore que ce que l’on pouvait escompter. En une minute j’ai cru tout reconquérir et en une minute j’ai tout perdu pour de bon.

La Seine me tend les bras. Putain de mois de Juillet de merde. Je me jette dans l’eau sale et sans détour cette fois-ci. Ça me rafraichira les idées.

  15 Juillet 2012 

      

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

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    Je ne comprends pas pourquoi Josh se dirait, en voyant son ex, une aussi bonne meuf dont la soirée est à l’honneur, que les garçons se disputent, et qui semble ignorer royalement leur ancien couple, qu’elle envisage de se remettre avec un loser qui tire la tronche toute la soirée. Need an explanation!

  3. JadeSavage dit :

    Plein de raisons à ça j’imagine. Parmi elles peut-être, le fait que les femmes soient tordues et les hommes orgueilleux.

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