Nourriture inconvenante

Michel ressortit très pâle des toilettes. Il y était resté près de 45 minutes, victime d’une sévère diarrhée causée par son régime alimentaire de ces derniers jours: kebabs, produits plus ou moins périmés, bières frelatées d’happy hours et pour couronner le tout, bouffe indienne épicée. Le flux discontinu, jaune verdâtre, qui s’était écoulé de son estomac répandant une odeur nauséabonde l’avait épuisé. Ses collègues le regardaient bizarrement alors qu’il regagnait son bureau d’un pas mal assuré. Son voisin s’enquit de son état physique mais il répondit que tout allait très bien, avant que son manager ne débarque et ne lui demande où il était passé durant tout ce temps. Ce dernier s’interrompit brutalement en fronçant les sourcils, humant d’un air dégoûté le fumet qui avait empuanti toute une partie de l’étage et prêta plus d’attention à la mine défaite de Michel et aux énormes traces de transpiration qui maquillait sa chemise grise. Un faible « je me sens pas très bien » sortit de sa bouche, il était à deux doigts de tourner de l’œil. Un énorme gargouillis emplit alors la pièce, et mu par un réflexe incroyable, Michel se rua de nouveau aux WC. Une sensation de brûlure lui parcourut l’œsophage, l’estomac et le colon alors qu’il avait l’impression que son estomac était en train de littéralement se liquéfier sous lui. Il ne put contenir un énorme râle, étrange mélange de souffrance et de soulagement quand il évacua un énorme jet de merde liquide. Vaincu par la douleur, la fatigue nerveuse et l’odeur insupportable des déjections de son corps, il s’évanouit dans la minuscule pièce, le pantalon sur les chevilles.

Michel se réveilla aux urgences, vêtu d’un pyjama blanc et sous perfusion. Son anus le faisait horriblement souffrir. L’infirmière lui révéla que ses collègues, entendant le son mat de sa chute sur le carrelage, avaient enfoncé la porte et l’avaient trouvé gisant par terre sans connaissance. Il souffrait d’une sévère intoxication alimentaire et il devait rester hospitalisé une quinzaine de jours. Son embauche ne datait que d’un mois et il préférait ne pas imaginer la réputation qu’il allait devoir dorénavant trainer à son travail. « Le chieur fou », « la merde faite homme » ou encore « chiasse en costard », voilà les surnoms qu’il s’imaginait à présent. Mais cela n’était pas le pire, ce séjour forcé en milieu médical ne lui disait rien qui vaille. Il avait beau se maudire d’avoir négligé son hygiène de vie, il était maintenant trop tard. Le docteur fit son apparition alors qu’il était à moitié dans les vapes et lui annonça que son système digestif était en mauvais état et qu’une purge complète s’imposait. Une diarrhée forcée d’une semaine l’attendait et le tas de couches propres à côté de son lit lui était destiné, sachant qu’il n’aurait ni le temps ni les moyens de se déplacer jusqu’aux mini toilettes, y compris durant son sommeil.

Au bout du troisième jour de ce traitement de choc, Michel ne prêtait même plus attention au flot pratiquement continu qui s’évacuait de son corps. Il se sentait un peu mieux, allant même jusqu’à se promener avec les autres résidents de l’entité de gastro-entérologie. L’ennui le rongeait et ce ne sont pas la télévision ou les quelques magazines qui trainaient ici ou là qui arrangeaient les choses. Mentalement, Michel tournait en rond et ne savait plus quoi faire pour occuper son esprit. Les idioties qu’il voyait et qu’il lisait ne le rassasiaient pas et il se surprenait de plus en plus à adopter les pensées des témoins chocs et autres cas sociaux dont les histoires le nourrissaient chaque jour. Une nouvelle réalité se faisait de plus en plus pressante et de nombreuses crises le prenaient où il souffrait tour à tour de jalousie compulsive, de syndrome de Gilles de la Tourette, d’une passion soudaine pour le tuning et Johny Hallyday. A la fin de la première semaine, les diarrhées s’estompaient mais son état mental empirait. Fréquemment, il pétait les plombs; une logorrhée complètement insensée s’emparait de son larynx et son débit de paroles était parfaitement incontrôlable. Seul, il se surprenait à marmonner des propos inintelligibles. Ses changements de personnalités le prenaient au dépourvu. Il se montrait extrêmement possessif avec son infirmière attitrée, lui chantait «L’amour avec toi » avant de l’insulter copieusement. Habituée à toutes sortes de traitements de la part des patients, celle-ci ne prenait pas garde à ce cas un peu spécial.

Michel sortit enfin de l’hôpital. Aucune visite ne lui fut rendue durant son séjour et, de suite, la confrontation avec le monde réel fut terrible. Il traita les passagers de la rame de métro de « sacs à foutre » et de « sales petits enculés de trisomiques » sans qu’il put en expliquer la raison. Lors de son changement de ligne, il accompagna avec une sincérité gênante un chanteur roumain dans une hallucinante interprétation d’ « Emmenez moi », qu’il termina en pleurs et sur les genoux. Son collègue d’infortune s’empressa de recueillir le succès de sa prestation auprès des voyageurs, empochant bien plus en une chanson qu’en une journée. Arrivé au pied de son immeuble, il s’enquit de façon fort peu discrète des fréquentations de sa concierge, tout en lui reprochant de ne pas lui consacrer assez d’attention et de temps. Sitôt installé, son premier réflexe fut d’allumer son écran de télévision et de se replonger avec délectation dans les programmes les plus navrants qui soient tout en dévorant les hamburgers qu’il avait pris soin d’acheter au fast-food le plus proche, non sans demander un sac en papier « offrant peu de résistance à l’air ».

Ce manège dura quelques jours, avant qu’il ne doive retourner à son travail. L’amaigrissement provoqué par sa cure forcée était réduit à néant par la reprise de son régime alimentaire déplorable. Ses collègues l’accueillirent d’un air goguenard, quelques moqueries circulaient dans son dos, mais il ne s’en rendit absolument pas compte. La veille, un reportage sur le suicide collectif de l’ordre du temple du peuple l’avait fortement affecté. Pour le coup, il avait cuisiné en quantité des petits gâteaux à la mort aux rats que tout le monde accepta avec plaisir…

Publicités

Un commentaire Ajoutez le vôtre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s