Nourriture : Le Banquet de l’Ennui

Lord Byron lissa son plastron immaculé sur lequel la gigantesque psyché du couloir avait repéré un pli indésirable. Face à son noble reflet dans le miroir, il poussa un soupir aux accents de lassitude tandis qu’il observait sans satisfaction sa silhouette. La quarantaine lui réussissait bien au teint, il n’y avait aucun doute, les rares fils argentés qui agrémentaient son épaisse chevelure ré-haussaient son profil aristocratique et lui conféraient une touche classieuse supplémentaire, son costume seyait à merveille à sa belle carrure et à sa haute stature, le caractère altier de ses traits semblait ne pouvoir être altéré par les années qui passaient.
Tournant les talons de ses chaussures vernies, il noua, dans un geste désuet, les fines jointures de ses poignets derrière son dos avant de traverser le vaste corridor qui menait à l’aile ouest de sa demeure disproportionnée. Il promena un œil morne sur les lourds candélabres de bronze terni, les anciennes tentures de velours carmin, les tableaux de maîtres dans leurs cadres magnifiquement ouvragés, le défilé infini de pièces du manoir familial qui lui aussi, paraissait ne pas connaître les vicissitudes du temps qui passait, et ce grâce au patrimoine familial dont il avait été le seul héritier et l’unique bénéficiaire.
Mais quel ennui. Quel ennui pour lui qui n’avait jamais connu les risques inhérents à toute existence qui se respecte, jamais connu le danger, le manque, le défi ou la misère, lui qui n’avait jamais rien pu désirer qu’il n’ait déjà en double, en triple et de la qualité la plus inégalable… Lord Byron sentit un léger gargouillement des plus inconvenants faire vibrer sans gêne l’intérieur de son estomac délicat. Il posa ses longs doigts blancs sur son abdomen lisse et ferme, amusé de constater comme les habitudes ne pouvaient connaître d’exception chez lui jusque dans son système digestif, mais également de voir que même son goût pour la bonne chère ne pouvait dénaturer son physique irréprochable. Sortant une montre à gousset de la poche de son gilet aux boutons festonnés, il se rendit compte qu’il était 18 heures passées. Il décida alors de se mettre en appétit en allant admirer le chef s’affairer derrière les fourneaux et se dirigea vers les gigantesques cuisines, où son fidèle Nicolas devait achever de concocter un savoureux dîner comme il lui en préparait quotidiennement depuis sa plus tendre enfance.
Une fois n’était pas coutume, il pouvait bien participer aux préparatifs même s’il ne connaissait que trop bien l’aversion de son majordome vis-à-vis des visites impromptues sur son territoire. Parcourant le couloir jonché de tapisseries précieuses, il put humer à loisir le doux fumet du repas à venir au fur et à mesure de son avancée.

Parvenu à son but, il comprit soudain pourquoi Nicolas refusait de le laisser pénétrer dans cette pièce pendant le coup de feu : au milieu des îlots de bois brut, des gazinières à l’ancienne, des fours à charbon et des paillasses carrelées, c’était une symphonie de vacarmes en tous genres, une harmonie discordante de fracas de casseroles, de sonneries de minuteries, de bruits métalliques d’ustensiles remuant les sauces bouillonnantes ou retournant les pièces de viande sur le gril sifflant avec au milieu, son brave cuisinier, poussant jurons inappropriés sur jurons inappropriés. Lord Byron s’approcha avec douceur pour faire prendre conscience de sa présence sans perturber le maître des lieux. Ce dernier sursauta en faisant choir un plat en terre cuite, vide bien heureusement.
– Monsieur, sauf l’infini respect que je vous dois, vous connaissez mon opinion quant à votre présence ici ! S’énerva le vieil homme en essuyant nerveusement ses mains pleines de purée sur son tablier.
– Je vous en prie Nicolas, excusez mon manquement aux règles, mais je m’ennuyais tellement que je me suis permis de venir admirer votre travail en personne pour une fois.
– D’accord, d’accord, Ronchonna son majordome, Mais ne restez pas dans mes pattes, de toute manière le repas est presque prêt.
– Le jeune Lord croisa les bras sur sa poitrine et se rangea sagement près d’une pile d’assiettes en porcelaine pour ne pas entraver le passage. Se saisissant d’une louche, il se permit discrètement de la tremper dans une antique marmite en fonte pour porter une gorgée de son contenu à ses papilles expertes. Délicieux.
– Qu’avez-vous prévu pour le menu ce soir Nicolas ?
– J’ai essayé de varié les plaisirs Monsieur. En entrée, tombée de crudités de saison sur jambon de langue tout juste fumé.
– Fabuleux.
– En plat de résistance, je vous ai préparé un bouillon d’abats divers poêlés aux arachides torréfiées.
– Parfait.
– En plat principal, tartare de foie aux aromates frais, accompagné d’un gratin forestier de tripes aux girolles et d’une purée de topinambours.
– Formidable. Vous avez toujours su me prendre par les sentiments Nicolas.
– Ce qui revient à savoir vous prendre par vôtre nature carnivore Monsieur.
– Lord Byron éclata d’un rire franc et sincère, posant une main affectueuse sur les épaules voutées par quatre décennies de loyaux services.
– Et pour le dessert Nicolas ? Avez-vous tenu compte de mon petit caprice ?
– Eh bien après l’assiette de fromages agrémentée de fruits exotiques, vous viendrez le préparer avec moi, comme vous l’avez requis Monsieur.
– Merci Nicolas, c’est un magnifique honneur et une aimable preuve de confiance que vous me faites aujourd’hui. Vous savez comme la nourriture constitue à présent mon seul point de repère, mon unique plaisir et désormais, les repas sont la seule véritable distraction qu’il me reste. A croire que dévorer vos plats à pleines dents ne me suffit plus, j’aimerais avoir l’occasion d’en préparer un, d’être capable de faire quelque chose de mes dix doigts.
–  C’est un plaisir partagé Monsieur. Veuillez monter dans la salle à manger à présent, je vais servir le souper.

                                                                                   *********************

Lord Byron reposa ses couverts d’argent ouvragé sur la nappe en dentelle, vida le reste de vin qui teintait le fond de son verre en cristal, puis s’essuya doucement la bouche en la tapotant du bout de sa serviette.
–  C’était fabuleux Nicolas, comme toujours.
–  Etes-vous prêt pour votre cours de pâtisserie Monsieur ?
–  Absolument, Sourit l’aristocrate.
– Il se releva de l’immense fauteuil aux accoudoirs dorés et au dossier damassé, follement amusé à l’idée d’essayer enfin quelque chose de nouveau. Il n’avait vraiment guère l’occasion de prêcher l’originalité et il fallait bien dire qu’un Lord de quarante et un ans, qui n’avait jamais rien su faire par lui-même, aux fourneaux, tenait à ses yeux de l’extravagance la plus extrême.

Il suivit Nicolas jusque dans les cuisines où ce dernier lui noua un tablier autour des hanches, déclenchant chez l’aristocrate un gloussement aussi léger et spontané que celui d’un enfant.
–  Alors, qu’allons-nous préparer ?
– Je vous propose de confectionner un bavarois caramélisé au coulis de fruits rouges et fourré au hachis sucré. J’ai mis tous les ingrédients nécessaires de côté, Annonça le cuisiner en posant devant lui un bol de fruits confits, une soucoupe de noix de coco râpée ainsi qu’un moule en cuivre déjà préalablement beurré.
–  Par quoi faut-il commencer ?
– Tout d’abord, il vous faut préchauffer le four. Tournez le bouton pour le mettre à la bonne température et réglez-le sur thermostat sept.
Lord Byron s’exécuta joyeusement, tout guilleret devant cette distraction totalement inédite, excité par l’attrait de la nouveauté.
–  Voilà.
–  Parfait. A présent, avant toute autre chose, il faut préparer l’ingrédient principal, l’ingrédient surprise que vous me réclamiez depuis des semaines et qu’il m’a fallu faire venir tout spécialement de Thaïlande pour vous. C’est la partie la plus amusante et il faut s’y prendre au dernier moment de façon à conserver au maximum sa fraîcheur. Suivez-moi dans le garde-manger Monsieur.
Se saisissant des ustensiles nécessaires sur le plan de travail, Nicolas se dirigea vers la lourde porte fermée à clé, qu’il déverrouilla avant de laisser passer son maître devant lui.
– Voilà Monsieur, importée d’Asie et arrivée ce matin même, Présenta fièrement le cuisinier en se dirigeant dans le fond du cellier.
Sur le sol carrelé gisait, roulée en boule, une créature aux yeux de biche et à la peau veloutée, dont la jeunesse n’avait d’égale que sa beauté. Son épiderme ambré était parcouru de tremblements horrifiés et en apercevant ses bourreaux approcher, un cri étouffé s’échappa de ses lèvres ourlées de grenat malgré le bâillon qu’elle mordait avec violence. Ce dernier était entaché de gouttes sombres qui n’avaient été que les préludes de la mare purpurine qui s’étalait à ses pieds.
– Elle est magnifique, S’extasia Lord Byron. Avez-vous observé le galbe incomparable de ses jambes ?
– Seize ans tout juste, comme Monsieur l’avait demandé.
– Et point trop menue pour qu’il y ait assez de matière. Vous avez fort bien choisi Nicolas.
–  Monsieur devrait plutôt remercier notre talentueux fournisseur, Répliqua humblement ce dernier.
La frêle silhouette tira désespérément sur la chaîne qui entravait ses membres et la retenait au mur du garde-manger. Ses prunelles humides de larmes suppliantes jaugeaient la scène avec terreur.
– Elle a coûté cher à Monsieur. Son achat en plus de la commande habituelle a valu près de cinq cents livres. Heureusement, en contrepartie, le cours de la viande de forestier et d’orphelin est au plus bas auprès de notre chasseur attitré ces temps derniers.
– Il faut savoir se faire plaisir Nicolas. D’ailleurs, faisons fi du protocole : je vous convie à déguster cet entremet de choix à ma table ce soir !
– C’est trop d’honneur Monsieur, Remercia son serviteur d’une voix où perçait l’émotion.
– Vous êtes mon seul et plus fidèle ami Nicolas, nous devrions renouveler ce genre d’expérience plus souvent.
–  Monsieur est trop bon. Mais qu’il ne se confonde pas en effusions trop longues, si nous attendons plus encore, l’animal sera trop nerveux et la bile va gâcher la viande.
– Vous avez raison, montrez-moi votre savoir faire, Se reprit l’aristocrate en s’approchant.
– Je vais guider votre main Monsieur. Prenez ce hachoir bien aiguisé ainsi que ce couteau et placez-vous derrière elle.
–  Ne risque-t-elle pas de tenter de me mordre ? S’inquiéta-t-il tout en se postant dans le dos de la créature qui se débattait de plus en plus.
Le pauvre se sentait désemparé par sa maladresse et son manque de savoir-faire.
– Que Monsieur ne s’inquiète pas, je l’ai bien ficelée et ai pris soin de lui ôter les dents. Tout d’abord, tenez bien le manche du couteau dans une main et attrapez fermement ses cheveux de l’autre.
– Comme ceci ?
–  Monsieur a le doigté d’un expert. Feu votre grand-père, Dieu ait son âme, serait fier de votre esprit d’initiative. A présent, tranchez d’un coup sec la carotide de gauche à droite, d’un seul geste, propre et net. Prenez garde aux éclaboussures.
Lord Byron gloussa gaiement.
–  Vraiment Nicolas, nous devrions cuisiner ensemble plus souvent, tout cela est tellement amusant que je pense désormais préparer tous les repas à vos côtés.
Et tirant brutalement sur la matière soyeuse qui tombait en cascade du crâne de la créature hurlante, il transperça la gorge jeune et claire avec un enchantement qui parvint enfin à lui faire oublier ses journées de solitude et ses nuits austères.

03/09/2012

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