Apprenti sorcier (3)

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            Pas si compliqué de retrouver son chemin… Au bout de la rue, puis, première à gauche pour remonter vers la station de taxi. C’est que j’ai l’habitude, quand j’ai beaucoup trop bu, de rentrer de ce quartier distillé à des heures indues. J’entends, ils semblent me suivre comme ils le peuvent, la clameur de mes adeptes naissants. Ils exigent, hurlant à la mort, ma bienveillante compagnie et mes prédications… Un rapide coup d’œil arrière manquant de me faire vautrer sur la chaussée me confirme qu’ils sont une bonne dizaine, ahuris, décapés d’alcool, hallucinants et hallucinés d’adoration… Les deux grands noirs disaient-ils vrai ? Suis-je réellement une espèce de chaman impérieux ? Un gourou en devenir, charismatique et transcendantal ? Un Raspoutine chétif sans foi folle ni longue barbe ? J’en doute autant que j’essaye de tenir le cap de ma marche droite, sans valdinguer dans le décor. Quelques collisions avec les bagnoles garées me remettent à peu près d’aplomb.

               C’est la cuite qui me pousse. Montée ou descente, peu importe où j’en suis… Tous les vrais buveurs peuvent témoigner de cette délectation fantastique : quand nous savons pertinemment que nous sommes dans le vrai  (ah ça oui qu’on peut vous l’assurer et avec tonnes d’arguments bien sonnés !) bien que nos corps semblent suggérer l’inverse. Si l’âme réside quelque-part dans notre carcasse, elle doit être planquée dans le foie, entrain de jouer son meilleur poker face au cerveau. C’est elle qui guide nos pauvres pas de pochards égarés vers une sortie unique, minable ou flamboyante, ceci n’est qu’une question de point de vue, un détail supplémentaire et superflu.

           J’aperçois, à une vingtaine de mètres, la longue ligne de tacos qui attendent les noctambules, plus grand monde de sortie par ici, nous nous raréfions… Les gens sont devenus raisonnables par nécessité, ils n’ont même plus de sous pour faire semblant de s’amuser… La fanatiques se rapprochent, je sens leur souffle unifié et sulfurique sur ma maigre nuque  :

                « Attendez Sorcier ! Revenez ! Écoutez-nous ! »

                 Je dois disparaître avant qu’ils ne m’attrapent, avant qu’ils ne me consacrent comme leur chef spirituel, professionnel, sexuel ou je ne sais quoi d’autre. Je dois absolument échapper à leur emprise puisqu’ils sont déjà sous la mienne. J’attaque un sprint de paralympique asthmatique afin d’atteindre le premier taxi de libre avant qu’ils ne m’agrippent et ne m’entraînent de force dans d’autres diableries périlleuses.

«  – Rue Marx Dormoy, ça urge !

  • Mmm… Vous avez l’air bien saoul Monsieur…

  • Oui vous avez raison, mais ça va, je gère… Il n’y a que des gens saouls à cette heure-ci de toute manière !

  • Vous savez, pour ma sécurité…

  • Monsieur ! J’ai de quoi vous payer et une bande de fous à mes trousses !

  • OK ça va, montez… »

     

                Je m’affale sur les sièges arrières et referme la portière sur laquelle deux rescapés de la cabale alcoolisée écrasent leurs vilaine gueules difformes :

                « Ne nous laisse-pas Sorcier ! Aide-nous ! »

            Le chauffeur démarre en trombe et me jette un regard interrogatif appuyé dans le rétroviseur central. C’est un Africain, un de plus…

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