L’Etranger

Je ne veux pas être de ceux qui enjolivent la réalité par mélancolie. Non, ça serait vraiment malhonnête, et on ne commence pas une nouvelle vie en étant malhonnête. Certes, mon ancien foyer était exigu, certes il était humide, et la chaleur ambiante qui y régnait en maître atteignait parfois les limites du soutenable, même pour moi. Certes, les lisières de mon pays étaient restreintes, certes son territoire était étroit, ses démarcations pourraient paraître dérisoires comparées à celle des autres continents de cette planète, infimes, maigres, minuscules. Mais c’était chez moi. On y était bien, les murs accueillants n’avaient de cesse d’héberger mes moments de doute comme mes moments de bonheur, l’endroit familier où je prenais place chaque nuit, chaque jour, jamais ne trahissait mes attentes et je m’y sentais en sécurité.
Mais aujourd’hui, qu’en est-il de ces terres perdues ? Elles sont mortes, échouées sur les berges sombres d’une mémoire si lointaine, que bientôt je le sais, elle me quittera elle aussi. En cette contrée tout est si glacial, si bruyant, les visages inconnus qui me fixent sont inamicaux, je ne peux pourtant m’y soustraire, on ne peut frayer avec la vie sans se heurter aux autres. Ils me regardent avec curiosité, un hypocrite mélange d’attendrissement et de jalousie, je le vois bien, malgré mon jeune âge, je suis déjà capable de déceler ces émotions malsaines qui se cryptent et se décryptent le longs de leurs traits sombres, je les décode aussi clairement qu’un dessin d’enfant, en apparence si ingénu et pourtant si sincère.

Le jour même de mon arrivée j’ai su, j’ai su au plus profond de mon être que je demeurerai éternellement un étranger parmi eux, toujours mal à l’aise, jamais à ma place. Les hurlements qui m’ont accueilli, les gestes de violence, ceux, plus rares, de gentillesse, bien que celle-ci fut atténué par l’urgence cruelle de la situation, tout était un rappel à mon triste contexte personnel. Dans les locaux derrière la frontière, tout est si blanc que c’en est aveuglant, je peine à ouvrir les paupières sur ces murs froids et inhospitaliers. Les gens alentours, en uniforme pâle, sont si droits, si formels, si cérémonieux dans leurs devoirs et leurs instructions, que malgré ma candide naïveté, je ne peux m’empêcher d’avoir le cœur serré comme dans un étau tant la méfiance, l’angoisse et la panique sont omniprésents en ce bâtiment où rien ne perce, sinon la rudesse d’une terre hostilement inconnue.
Je pensais avoir fait ce qu’il fallait, je pensais avoir respecté les conditions, m’être plié à l’étiquette en vigueur, m’être soumis aux règles instaurées, pourtant, à peine avais-je franchi le seuil qu’un homme, sans raison valable apparente, manifesta sa haine en m’attrapant fermement puis en me frappant, sous le regard impassible de ses collègues qui ne firent pas un geste pour l’en empêcher. Je ne voulais pas crier, je ne voulais pas manifester ma blessure face à tant de violence, face à l’humiliation cinglante qu’on venait de m’asséner sans même me laisser le temps de m’adapter,  je retins donc mon cri. Alors, frustré par tant de courage, l’homme frappa une seconde fois, de manière similaire mais avec davantage de force, de conviction et je l’admets, je hurlai, je hurlai à m’en décocher la mâchoire, à m’en imploser la glotte, à m’en décrocher la langue, avant de m’autoriser à pleurer en silence tandis qu’on m’emmenait.
Deux femmes, aux allures plus humaines, se chargèrent de me conduire dans une autre pièce, plus petite, loin des uniformes, mais pas des autres arrivants, qui s’entassaient là par dizaine et dans leurs yeux hagards, je lisais la même souffrance, la même douleur du déracinement, de ces déchirures infinies qui ne sont familières que pour les exilés. Ce que les gens d’ici paraissaient ignorer, c’est que personne ne m’avait demandé mon avis. Personne ne m’avait demandé si je voulais partir, si je désirais ce bannissement qu’on m’avait fait subir, je n’avais simplement pas eu le choix. La plus jeune des deux femmes me baigna, puis me mit au lit et me susurra des mots dont les accents étranges me parvenaient avec douceur sans que je puisse les comprendre. Je sanglotais toujours, sans que rien ne semble pouvoir arrêter les océans de larmes que mes cils laissaient perler par vagues, des vagues lancinantes qui me rappelaient tristement l’océan dans lequel j’avais grandi, nagé, été heureux avant de débarquer en ces lieux de perdition, avec la mélancolie pour tout bagage. Oui, je ne serais ici, toute mon existence durant, qu’un étranger parmi les étrangers, et je n’ignorais déjà pas que la souffrance de ce premier jour n’était que le commencement d’une vie de chagrin éternel.
Une figure bizarrement familière se pencha sur moi puis caressa ma joue, et bien que je ne puisse saisir les sons qui sortaient de sa bouche élargie de tendresse, ce furent les premiers qui heurtèrent ma mémoire :
– Bienvenue au monde Alexis. Je suis heureuse que tu sois enfin là. Neuf mois c’est très long tu sais.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Bienvenu à la nouvelle étrangère JadeSauvage sur l’Enquête…

    L’accouchement fut douloureux, en attente de le lire tes autres rejetons !

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