Ces soirées là

Philippe s’ennuyait ferme. Il ne savait plus pourquoi il avait accepté de venir à cette soirée. Son hôte était une connaissance d’un de ses potes, pas encore arrivé, et il avait été invité parce qu’il était là au bon moment. L’assemblée était principalement composée de trentenaires actifs et aisés. Des groupes de discussion s’étaient peu à peu créés et sa timidité l’en excluait naturellement. Il restait prostré dans un coin avec son verre en plastique vide à la main, n’osant aller se resservir car il faudrait passer outre tout un tas de gens auxquels il ne voulait pas parler. Cela faisait bien 30 minutes qu’il était là et il ne pouvait décemment partir pour le moment. Les convives n’étaient pas encore assez soules pour que son départ passe inaperçu. Il tripotait avec nervosité son téléphone, espérant se donner une contenance. Sa troisième cigarette à la main, il regarda avec plus d’attention la faune qui prenait part à cette sauterie. Les filles séduisantes et à l’attitude affable étaient toutes bien accompagnées par des winners en puissance. Les autres se morfondaient en dialogues sans intérêt ou bien se montraient d’un optimisme surjoué. Des grandes gueules causaient boulot et argent, dans le but de marquer leur territoire et, peut-être, d’impressionner une quelconque demoiselle. Philippe n’en avait cure et n’avait d’yeux que pour le punch qui trônait en plein milieu de la table. Il en avait bien besoin pour supporter le vacarme ambiant et, qui sait, arriver à se mélanger à tous ces étrangers. N’écoutant que son courage et l’appel de l’alcool, il écrasa sa clope et pourfendit la foule à base de pardons inaudibles jusqu’au grand saladier qui se vidait à une vitesse dangereusement élevée. Il se servit un verre plein à ras bord et hésita à prendre un second gobelet afin d’avoir quelques réserves. Mais face à la bienséance qui était, pour le moment, de mise dans cet appartement parisien, il dut renoncer à ce maigre réconfort. S’éloignant quelque peu du graal, il but d’un trait le rhum et attendit le moment opportun pour se resservir. Rasséréné, il consentit à s’éloigner du bar et retourna dans son coin.

On s’amuse comme des petits fous

La soirée se déroulait mollement. Le ton commençait à monter et la musique se faisait plus forte. Du jazz ascenseur, on était passé à Shakira et Rihanna et certains commençaient à remuer sur place. Philippe avait échangé quelques mots avec un sémillant actuaire de chez BNP, Axel, qui l’avait encouragé à s’orienter vers le trading. Une fois le punch terminé, il avait jeté son dévolu sur du vin rouge dont il pouvait garder la bouteille à proximité, ce qui était bien pratique. Il commençait à être légèrement soul et se décida enfin à essayer d’être sociable. Quitte à perdre son temps… Du coin de l’oeil, il vit Axel qui préparait des shots de vodka et il s’approcha de lui.

« Tu m’en sers un petit aussi ?

  • Bien sur, tu vas venir trinquer avec nous. On fête la promotion de David, notre hôte, qui est passé manager général de l’IT à la Sogé. Il va se faire des couilles en or cet enculé ! 60KE hors prime, le bâtard !

  • Ah ouais, c’est pas mal.

  • Il a bossé comme un chien pour en arriver là. Tiens, prends ton verre et suis moi. »

Pas besoin d’alcool pour passer une bonne soirée

Philippe et son compagnon se rapprochèrent du petit groupe et ils portèrent tous un toast fraternel à l’éblouissante réussite professionnelle de David. Suivirent un deuxième, un troisième puis une autre bouteille de Zubrowska, le tout entrecoupé de hautes réflexions telles que « Mon salaud » ou « Tu nous as bien niqué », de rires gras et de claques dans le dos. Puis David sortit les 12 bouteilles de champagne qu’il avait spécialement achetées pour cette occasion et entreprit de servir toute l’assemblée. Sa coupe à la main et complètement grisé, Philippe se rendit compte que Marc, consultant senior spécialiste des nouvelles technologies chez Ernst & Young était en train de lui parler.

« Excuse moi, tu disais ?

  • Comment tu t’es retrouvé ici ?

  • Ah ben, je connais un pote de David, mais il a finalement pas pu venir. Du coup, je connais pas grand monde.

  • Ah, OK. Mais t’inquiète, c’est bon enfant ici, on s’amuse bien, tu vas pas t’ennuyer.

  • Oui, c’est ce que j’avais cru remarquer. Et puis, niveau picole, y a du niveau.

  • Faut bien décompresser. Putain, on est vendredi, c’est le week-end. Quelle semaine de merde. J’ai un client qui me les brise menu en ce moment, tu peux pas imaginer. »

Après l’interminable laïus de Marc sur l’art de prendre la tête à un employé exemplaire d’une société de consulting, Philippe ne pouvait qu’appréhender de très près la situation. Il avait fini son champagne depuis un bon moment et prétexta un besoin naturel pour s’éclipser. L’idée d’un départ précipité l’effleura sur le chemin des toilettes, mais la vue des filles qui s’échauffaient au son de LMFAO l’incita à rester un peu plus. Pendant qu’il se vidait la vessie, il fit le point sur son état d’ébriété et se rendit compte qu’il était complètement torché et qu’il devrait ralentir s’il voulait tenir la soirée encore un peu. Il ressortit en titubant légèrement et se dirigea vers la cuisine où Axel, David et d’autres avaient élu provisoirement domicile.

  • « Ah Philippe ! Tu tombes bien, je te cherchais. Tu passes une bonne soirée ?

  • Ouais, tranquille, je commence à être un peu pété.

  • Prends un peu de redbull, ça va t’aider. Tu veux de la coke ?

  • Putain, c’est grand luxe ce soir. Ben écoute, pourquoi pas un petit trait, après tout c’est la fête ! »

Un peu de farine pour Frédéric…
Hé, t’aurais pas un job dans l’édition ?

Philippe sentit tout de suite la poudre le revigorer et il se sentit d’attaque pour la piste de danse. D’ailleurs, tous se retrouvèrent pour se déchainer sur les rythmes endiablés de Niggas in Paris. Chacun y va de son petit numéro pour faire rire les potes et se faire remarquer par les filles qui n’étaient pas en reste.

« Moi c’est Mireille, et toi ?

  • Philippe, enchanté.

  • On va prendre un verre ?

  • Volontiers.

  • Je connais personne ici, je suis arrivée y a 20 minutes avec une copine mais cette pute s’est barrée avec un mec. Je suis complètement bourrée, je sais même pas où on est, ni comment je vais rentrer.

  • T’inquiète, y aura bien une âme charitable pour te venir en aide. Tu bois quoi ? Il reste du gin, du whisky et de la bière.

  • Ahaha, t’es trop mignon. Un gin. Et tu fais quoi dans la vie ?

Jusqu’à maintenant, Philippe était arrivé à esquiver cette question, mais il se retrouvait soudain pris de court. Il était chômeur de longue date, sans aucune volonté de travailler et malgré son ivresse, il sentait que cela le décrédibiliserait complètement. Elle était pas mal dans son style la Mireille, en bourgeoise délurée mal dégrossie avec une pointe de vulgarité. Et une grosse paire de seins pour ne rien gâcher.

La quintessence du bon goût

Il choisit de tenter le tout pour le tout.

  • Je suis manager général de l’IT à la Sogé depuis 2 mois maintenant. Une promotion récente qui récompense enfin mes compétences.

  • Aaaaaah, oui ? C’est un sacré poste ça.

  • Oui, j’ai une soixantaine de collaborateurs sous mes ordres, à seulement 30 ans. Je suis le plus jeune en France. Et toi, tu fais quoi ?

  • Oh moi, c’est pas intéressant. Je suis assistante marketing chez Bosch, ça me fait chier et ma boss m’a encore engueulé aujourd’hui. J’en peux plus de bosser pour ces cons.

  • Bah, tu vas bien finir par évoluer. Si tu veux, je pourrais peut être faire passer ton CV à la Sogé. J’ai un pote au marketing opérationnel qui m’en doit une.

Les yeux de Mireille s’illuminèrent à cet instant.

  • C’est vrai ? Tu ferais ça pour moi ?

  • Bien sur, je suis toujours prêt à rendre service à une jolie fille en détresse. Et c’est important de s’épanouir dans son job.

  • Toi, t’es un mec bien, parvint-elle à articuler avant de se laisser aller contre le buste de Philippe, au bord des larmes.

  • Qu’est ce qu’il t’arrive ?

  • Oh rien, je repense à mon ex, ce connard, qui vient de ma larguer parce que je suis soi-disant trop chiante. Tu me trouves chiante ?

  • Pas du tout, t’es très intéressante.

  • Merci, c’est gentil. Putain, je suis vraiment trop soule, faudrait que je rentre sinon je vais vomir.

  • Je te raccompagne. »

Sans en demander plus, il partit à la recherche de sa veste et du manteau de Mireille. Ils partirent précipitamment et s’embrassèrent avec passion dans la cage d’escalier. Dans le taxi qui les ramenait chez elle, Philippe explora les dessous de sa compagne. Le trajet fut accompli en un éclair. Une fois arrivés, Mireille lui proposa un petit joint.

« Heu, tu ne penses pas qu’on est assez pété comme ça ?

  • Mais non, c’est juste un petit spliff, histoire de se détendre.

  • Bon, comme tu veux.

  • Attends moi, je reviens. »

Mireille s’éclipsa et Philippe en profita pour faire le tour de son minuscule salon. Quelques livres et revues féminines épars, des photos sans intérêt. Lorsqu’elle revient avec de quoi fumer, ils s’installèrent sur le canapé et un étrange silence s’installa entre eux. Après avoir tiré 2 lattes, Philippe se sentit très mal. Trop de mélange et un tenace sentiment de malaise ne le quittait pas. Mireille se mit à parler sans interruption, un long monologue sur sa vie, ses amours et son job passionnant. Essayant de garder les yeux ouverts et de ne pas vomir, Philippe n’écoutait plus, il était ailleurs. Ses pensées furent brusquement interrompues lorsqu’il entendit Mireille dire « Je crois que je vais gerber ». Sitôt dit, sitôt fait, elle ne put se contenir et un mélange de liquide et de pizza à peine digérée sortirent de sa bouche et se répandirent sur le tapis ikea. Reprenant brutalement conscience, il lui assura qu’il allait nettoyer tandis qu’elle comatait, en profita pour attraper ses affaires et se barra sans demander son reste. Elle aurait une belle surprise demain matin, surtout qu’il en avait profité pour la dépouiller des 60€ que contenait son portefeuille. Et elle avait payé le taxi ! Finalement, il avait passé une bonne soirée aux frais de la princesse et il rentra chez lui assez défoncé pour s’endormir d’un bloc.

Une soirée réussie
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8 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. petrucciu dit :

    Dur, dur d’être un cadre sup’ !

    1. Stalagtilte dit :

      … Au chômage !

  2. Robin dit :

    Très bon texte, j’aime beaucoup !

    1. Stalagtilte dit :

      Merci.

  3. actusquat dit :

    ben il est sympa le philou… bon si elle taffe vraiment chez trucmuche là, 60euros ça va pas trop lui manquer à la bourgeoise…
    bon les images par contre.. perso je trouve que le texte suffit… un peu bâclé peut-être, mais ce n’est que mon avis ; et après ben c’est trop court quoi, mais bon nous les lecteurs on est jamais contents…
    j’aimerai savoir si l’auteur (stalagtilte) consomme ou pas, et éventuellement quoi… par curiosité
    cynoque

    1. Stalagtilte dit :

      Merci pour le retour. Tout ici est de la fiction. Et je ne consomme pas…

  4. JadeSavage dit :

    …Enfin pas de la cc en tout cas… Texte agréable dans son réalisme (on sait tous que t’aimes te faire rincer) mais je maintiens que ça n’est pas le meilleur. Ceci dit, on rit et c’est pas à tous les coups avec tes textes. On attend le prochain avec impatience…

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