Un dimanche sans cigarette

Dimanche matin, plus de cigarette. Normal. Fumeur invétéré, je n’en avais plus depuis la veille et je me désespérais d’enfin aspirer d’âcres volutes de tabac cancérigène. Bashung me semblait de circonstance pour accompagner mon périple alors que je devais prendre le RER jusqu’à Paris afin de me repaître de ma drogue préférée. « Gaby, oh Gaby » rythma le début de mon voyage, chanson tout à fait propice à cette mission. En détaillant les gens présents dans la rame, je me demandais bien quelles pouvaient être leur motivation pour prendre d’assaut la capitale de si bon matin en ce four férié. Une nouvelle prise de la Bastille ? Le coup d’envoi des soldes ? Je n’en savais foutrement rien, quand l’absurdité de mes réflexions fut soulignée par« What’s in a bird » et je changeais à Denfert pour mettre le cap sur Porte d’Orléans. Il y a là un bar tabac qui, dans mes souvenirs, est ouvert quelles que soient l’heure et la saison.

Arrivé au lieu dit et savourant d’avance le café que j’allais déguster en même temps que ma première cigarette de la journée, la meilleure, je fus consterné de constater que ses portes étaient closes, « fermeture exceptionnelle » annonçait la devanture. La guigne ! Il ne me restait plus qu’à trouver un nouvel endroit, je pensais immédiatement au boulevard Saint Michel, où là encore, il devait bien se vendre quelques cartouches de blondes. Au pire, la pensée des revendeurs à Barbès me rassurait si d’aventure tous les débits avaient décidé de tirer leur rideau de fer aujourd’hui. Le grand soleil de ce mois de Juillet m’encouragea à effectuer le trajet à pied et je voulais croire à l’éventualité de croiser un ou deux fumeurs qui dépanneraient l’un des leurs dans le besoin. Arrivé devant l’église d’Alésia, je repérais un mec devant la bouche du métro qui tirait comme un dératé sur une tige incandescente et je tentai alors ma chance. Peine perdue, il me refusa le précieux sésame d’un « non » abrupt qui n’appelait aucune négociation. Je poursuivis ma route jusqu’à Denfert et je tombai presque par hasard sur une boutique qui vendait différents accessoires, pipes, cigares et bien entendu des cigarettes. Je me fendis de l’achat d’un paquet de Muratti, mes préférées et pratiquement introuvables en France. La terrasse du bistrot d’en face semblait n’attendre que ma présence et je m’empressai de commander un double café serré au serveur zélé.

Une fois en possession de ma précieuse consommation, une angoisse m’étreignit. Où avais-je fourré mon briquet ? C’était vraiment trop bête, en arriver jusque là et se retrouver incapable de savourer comme il se doit ce simple petit plaisir. Impossible de retourner au tabac pour le moment. Rongé par ce besoin impérieux d’allumer enfin une clope, harassé par une expédition de 2 heures et en manque chronique de nicotine, un rapide coup d’oeil aux alentours me permit de trouver la solution à mon dilemme et de laisser mes ongles en paix. A quelques mètres de ma table, une jeune fille était en train de dévorer un bouquin en fumant comme si sa vie en dépendait. Je m’approchais doucement d’elle et lui demandai poliment si elle avait du feu. Je fus frappé par l’intensité et la franchise de ses yeux, qui me rappelaient quelque chose que je n’arrivais pas à saisir. Troublé plus que je ne le pensais, « Madame rêve » tournait en boucle dans ma tête et je me rassis tant bien que mal. J’avais enfin obtenu ce que je désirais depuis que je m’étais levé, mais je n’arrivais pas à trouver la sérénité que j’aurais du ressentir. Une donnée m’échappait et je ne pouvais mettre le doigt dessus. Je rallumais une cigarette au mégot de la précédente tout en essayant de capter à nouveau son regard. Elle ne semblait vouloir décoller le nez de son livre et je pus l’observer à loisir. Je cherchais dans mes souvenirs où j’avais bien pu la croiser, si je la connaissais, mais de toute évidence nous étions des inconnus l’un pour l’autre. Décidément, cette journée était bien étrange. Je chassais toutes ces pensées et payais, avec la ferme intention de rentrer chez moi. Je me dirigeais sans hâte vers la station de RER et retournais en banlieue. Sa présence ne cessait de m’obséder et, tout en écoutant « La Nuit je mens » je retrouvais mon briquet. Mais impossible de mettre la main sur mes clopes. Je les avais oubliées au bar !

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Effectivement quelle étrange journée, courir Paris pour une cigarette et perdre la tête pour une fille. Le swag de Bashung t’inspire !

  2. Robin dit :

    Fallait aller à la Centrale d’Antony ! (tabac, briquets… mais pas de jolie fille)

  3. Tony dit :

    Très beau style ! 🙂

    1. Stalagtilte dit :

      Merci.

  4. actusquat dit :

    Et là je doute sur un truc, ça ressemble fortement à du vécu (certes décrit avec un très bon style) ce qui me fait buter sur l’autre texte que j’ai lu ici (plus récent) quant à savoir si l’autre était vraiment une nouvelle… ou un simple « journal de soirée » encensé par ce style justement… Mystère!

  5. JadeSavage dit :

    Références musicales extrêmement bien choisies, c’est palpable, c’est crédible et fait forcément écho à nos propres galères de clopes.
    N’empêche, t’as bien fait de l’immortaliser dans un texte, c’était ta dernière mésaventure cigarettesques puisque t’arrêtes demain…

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