Emile

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Avant ce bain rédempteur, Emile avait une vie bien rangée et quelque peu ennuyeuse. Une routine bien rodée, entre son travail et son alcoolisme quotidien. Son emploi, dans une entreprise fabriquant des roulements à billes, était de s’assurer que les arrivages et les commandes étaient bien conformes aux bons précédemment établis. Le cas échéant, il en référait à son supérieur et il était chargé de régler le contentieux, soit directement avec le responsable des envois soit avec les fournisseurs. Tout se passait toujours sans le moindre accrochage, à de très rares exceptions près. Emile avait adopté une organisation rigoureuse et un historique détaillé de ses échanges, en 5 ans de maison il ne s’était pas trompé une seule fois. Cette activité l’occupait 9H par jour, de 9H05 à 18H05 exactement en comptant les 45 minutes qu’il s’octroyait pour sa pause déjeuner entre 12H30 et 13H15. Son menu se composait généralement d’un sandwich et d’une salade préparés par ses soins la veille au soir, sauf quand il souhaitait se faire un petit plaisir, un vendredi sur deux, où la petite brasserie jouxtant son lieu de travail l’accueillait alors pour déguster un steak frites. Ses supérieurs étaient contents de lui, de son travail, mais ils auraient souhaités le voir plus épanoui et plus avenant. Emile ne côtoyait pas ses collègues, leurs discussions triviales ne l’enthousiasmaient pas, bien au contraire. Son trou était fait chez AT Associés et sans que son travail ne soit une source de joie, il s’en satisfaisait pleinement. Aucune autre carrière ne lui faisait véritablement envie, il se contentait de ce qu’il trouvait chez eux, s’acquittait, sinon avec brio, du moins avec sérieux de ses tâches et touchait un salaire plus que correct.

Il rentrait chez lui soit par le tramway, soit à pied, suivant le temps et la saison. Il s’arrêtait acheter quelques denrées et se réfugiait dans son petit appartement niché pas loin du centre, au 3ème étage d’un immeuble datant des années 50 et des expériences architecturales qui avaient eu lieu dans cette ville. La bâtisse était blanche à l’origine mais elle tirait maintenant plus vers le gris foncé en raison de la saleté et du manque d’entretien. Les fenêtres étaient minuscules et les murs s’évasaient depuis le rez de chaussée jusqu’au 10ème étage. Pendant le Moyen Age, c’eût pu être la place forte de la ville, imprenable en raison du manque d’aspérité et parsemée de meurtrières. Sitôt rentré, Emile se préparait un diner frugal en écoutant de la musique classique, Brahms ou Mahler et il ouvrait une bouteille de vin, du rouge bon marché. Cette dernière durait à peine le temps du repas, mais ne lui permettait pas d’atteindre l’ivresse. Ensuite, il se plongeait avec délectation dans les oeuvres complètes de Cioran ou dans un polar américain des années 40. Sa beuverie continuait mais au rhum brun qu’il faisait passer à l’aide de jus d’orange. Il se couchait tôt, mais saoul, dormait très mal et seule sa dose quotidienne d’alcool lui permettait de tenir.

Emile vivait dans la solitude la plus totale. Il ne voyait personne en dehors du travail et il s’était finalement résolu à cet état de fait. Des fantômes, ersatz d’une existence révolue, n’avaient de cesse de le poursuivre. Ses soûleries l’aidaient à les combattre, mais il ne se sentait plus la force ni l’envie de nouer à nouveau des liens. Ses souvenirs et regrets ne lui laissaient aucun répit. Il avait autrefois connu l’amour, le vrai, l’unique, celui qui bouleverse toutes les convictions et dont le seul nom suffit à provoquer un emballement frénétique du coeur. Ce dernier était mort, tué par l’indécision et l’ignorance de deux êtres trop jeunes et trop effrayés. Il en souffrait toujours, la simple mention de ce prénom longtemps chéri lui faisait encore perdre tous ses moyens. Emile n’avait pas cherché à la retrouver, il préférait vivre dans ses souvenirs et de faux espoirs plutôt que d’essayer de raviver une flamme éteinte depuis longtemps. L’inertie de l’indolence est d’une force insoupçonnée. Un jour, il apprit par hasard qu’elle était mariée et mère de 2 enfants. Depuis, la vie d’Emile s’était arrêtée. Elle était en pause, et à force de ressasser le passé, il en oubliait le présent. Les soirs où le désespoir se faisait plus tenace, où il se dégoûtait particulièrement, où il ne voyait aucune échappatoire, l’idée de se suicider lui apparaissait comme la meilleure des alternatives. Cependant, il n’avait jamais osé passer à l’acte, trop effrayé de se donner lui même le coup de grâce. Un accident bête, un crash d’avion, mourir par inadvertance auraient pu constituer de bonnes solutions. Cela lui aurait grandement facilité les choses, tant il se laissait guider par les affres du quotidien. Toute énergie, toute force de décision s’étaient peu à peu retirée de son âme, seule la bouteille le faisait encore tenir debout. La force motrice qui entraine chaque être humain, le fait avancer, se battre, espérer, était chez lui réduite à sa plus simple expression; Emile ne désirait rien d’autre que de continuer à boire avec ses moulins à vent, il défaisait et refaisait l’histoire, il s’abimait de longues heures dans des rêveries puériles, des bluettes pour adolescents, il se donnait le beau rôle, il était enfin ce héros qui, plus fort que tout, arrachait sa belle des griffes incommensurables de dangers extraordinaires. Tout dans son existence le condamnait à devenir transparent et à se morfondre indéfiniment sur son sort jusqu’à ces insomnies chroniques et sa renaissance dans le fleuve.

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