Voyage

le

Emile se réveilla brutalement, la gorge sèche et les sens en alerte. Le pouls élevé et le souffle court, il se forçait à retrouver son calme. Ce maudit rêve le poursuivait, toujours le même, et les insomnies se succédaient.

Il savait qu’il ne retrouverait pas le sommeil et il entreprit de sortir malgré l’heure avancée de la nuit. Il avançait d’un pas vif et sa marche l’entraina vers le fleuve dans la douceur de ce mois de mai, la meilleure période pour se pendre. Cette pensée le fit amèrement sourire. Il s’arrêta sur le pont qui reliait les deux rives et contempla le paysage. Son attention fut soudainement attirée par l’eau en contrebas et il décida de s’en approcher. Il emprunta les escaliers et se trouva confronté à une grande agitation. De forts remous balayaient la surface. Il en admira quelques instants les tourbillons et les vagues se formant à l’approche des obstacles. Il s’assit sur la berge et la mélancolie le submergea. Sa vie stupide, ses ratés et ses regrets le poursuivaient. La frustration qu’il en tirait ne l’énervait plus, il se sentait vidé et sans espoir. Il contemplait avec envie la force qui défilait devant lui et son humeur morbide s’amplifia. Seule sa solitude lui procurait un certain réconfort.

Il réalisa que son rêve se passait à cet endroit précis. Il n’avait pas remarqué plus tôt la similitude entre le décor qui l’entourait et ses souvenirs flous. Perdu pour perdu, il décida de donner corps à sa chimère. D’une indolence rare, un ricanement lui échappa en pensant à ce qu’il allait accomplir. Il retira ses habits avec hâte et se dressa de toute sa hauteur, fier, enfin prêt à relever le défi qui s’offrait à lui. Ses pieds bien ancrés sur le sol, il se sentait en harmonie avec le paysage alentour. Sa nudité et l’humidité environnante l’excitèrent et un cri de possédé le transcenda. Une énergie nouvelle l’inondait et sa carapace se désagrégeait complètement, il rayonnait d’une bestialité inédite. Le grondement du fleuve lui répondait avec fracas et des gerbes d’eau jaillirent, faisant écho à sa transformation subite. Le spectacle était terrible. Ses muscles se contractaient et son coeur battait à tout rompre alors que d’immenses vagues éclataient sur les rochers. Il pénétra sans hésitation dans le fleuve et se laissa porter par le courant déchainé. Son comportement aurait paru complètement fou et dénué de sens pour quiconque l’observait. Pourtant, Emile ne s’était jamais senti aussi lucide et sur de lui. La quiétude l’irradiait, ses turpitudes et tourments s’estompaient. Son corps, si longtemps négligé, se rappelait douloureusement à lui, le sang bourdonnait sans relâche au niveau de ses tempes. Il prenait conscience des éléments qui l’entouraient, de la puissance de la nature. Il leva la tête vers le ciel noir et entendit distinctement le croassement d’un corbeau qui le survolait. Ce dernier piqua en sa direction et Emile plongea pour l’éviter. La plénitude l’envahit une fois totalement immergé. Son cerveau se vida et il oublia tout. L’air dans ses poumons se raréfiait mais il ne voulait pas refaire surface. Il se sentait à l’abri, en gestation, et il n’était pas encore prêt à renaître. Au bord de l’asphyxie, il s’extirpa enfin de ce ventre obscur et respira avec délice, comme si c’était la première fois.

Le charognard avait disparu. Le fleuve avait recouvré son calme et Emile se sentait maintenant apaisé, paré à affronter le monde extérieur. Le jour commençait à poindre et il finit par sortir à regret du fleuve, vidé mais heureux. La rive était complètement déserte, il avait quitté la ville, et semble-t-il la civilisation depuis bien longtemps déjà. Il s’allongea dans l’herbe pour se laisser sécher au soleil. Il s’endormit d’un sommeil bienheureux et, contrairement à sa morne habitude, ne rêva pas.

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