Errance

Le ciel s’assombrissait et les nuages prenaient d’inquiétantes formes. Le château, situé sur une des nombreuses collines surplombant la ville, jouait de cette lumière blafarde. Sa présence était sinistre et imposante. La cathédrale, enserrée dans l’enceinte de l’édifice, dominait le paysage de toute sa hauteur. La rivière, sinueuse, s’écoulait énergiquement en contrebas et séparait la ville en deux.
Émile marchait le long d’un des ponts la traversant et son air absent le protégeait du regard imbécile des touristes. Il avait passé la journée à errer sans but. Dès qu’il eut posé un pied dans cette ville, des années auparavant, il eut une fascinante sensation de familiarité. Il en était tombé amoureux et s’était abandonné sans retenue. Il l’avait arpentée de fond en comble, en connaissant mieux ses recoins que les autochtones. Il y trouvait à chaque fois un étrange bien-être, comme si la topologie des lieux parlait directement à son âme. Ses pas l’avaient porté dans bien des endroits, au travers de ces rues étroites et torturées qui n’avaient aucun secret pour lui. Il avait adoré se perdre à l’ombre des clochers innombrables parsemant la cité. Les parcs avaient fini de le charmer et il y passât des journées entières, à ne rien faire si ce n’est respirer la douce quiétude qui les habitait.
Cette époque était maintenant révolue et Émile se la remémorait avec nostalgie. Il passait alors la plupart de son temps dehors, à marcher sans relâche, voulant tout voir et s’arrêtant quelquefois dans une échoppe pour savourer une bière en terrasse. Une douce euphorie l’habitait en ce temps; il avait la vie devant lui et ses différents tracas finissaient par se dissiper quand il regagnait enfin, exténué, sa minuscule chambre. Pour rien au monde il n’aurait voulu changer quoi que ce soit.
Dès son arrivée, il avait rencontré Milena. Leur entente fut immédiate. A l’image de la ville, il en tomba très vite amoureux et leur liaison prit naissance au cœur même de la cité, quand il l’embrassa au pied du château, sous les regards amusés des gardes. Le caractère fort, indépendant de cette grande fille blonde le déconcerta quelque peu au début, sans pour autant le refroidir. Ils leur arrivaient très fréquemment, si ce n’est tous les jours, de se balader des heures durant à la nuit tombée. Leurs conversations auraient semblé insensées et futiles à d’autres, mais de cela ils n’en avaient cure. Ils se contentaient simplement d’être ensemble, en se racontant de fantaisistes histoires parmi les arbres, les fleurs, les écureuils et les grenouilles qui bordaient leurs douces promenades.
Émile ne put réprimer des sanglots à l’évocation de ce souvenir. Après son départ, qui lui sembla d’une brutalité inouïe, il était persuadé de très vite revenir auprès de ses deux amours. Il avait fait preuve d’une rare crédulité, pensant que le monde s’offrait à lui, ses envies et sa morgue. Las ! Le retour à la réalité fut contraire à toutes ses espérances. Les vicissitudes de la vie l’absorbèrent complètement et sa lâcheté l’empêcha de revenir plusieurs années durant. Il pensait que Milena ne l’attendrait pas, ce qu’elle fit cependant. Mais elle resta muette à ce sujet, pensant que ce silence suffirait à convaincre Émile. Ce dernier manqua cruellement de courage et ne pouvait s’en prendre qu’à lui. Il n’avait que trop tardé à affronter ses tourments et désirs, préférant se complaire dans des rêves fous et amers. Jamais il ne rencontra de fille comme elle, et jamais il n’en rencontrerait. Il l’avait revue quelquefois et le regret le submergeait au sortir de chacun de leurs rendez-vous. Aujourd’hui encore, le charme agissait. Il n’en finissait plus de se noyer dans ses yeux et le temps ne l’avait rendue que plus belle.
Cet endroit l’attirait irrémédiablement mais le détruisait chaque fois un peu plus. Il s’était juré de ne plus y remettre les pieds et de n’en garder que des souvenirs. Pourtant il était revenu, contemplant cette ville qu’il chérissait tant sous l’œil bienveillant des gargouilles ornant le pont. Il songeait à sa vie insensée, ses choix déplorables, son incorrigible naïveté et la tristesse l’envahit. Émile avait eu l’occasion de découvrir de nouveaux endroits, de rencontrer d’autres femmes. Rien de tout cela ne trouvait grâce à ses yeux. Les psalmodies de la rivière lui soufflaient de s’abandonner définitivement. Les déceptions l’avaient usé. Les quelques mois passés ici l’avaient comblé au delà de ses espérances. Quelques vers d’Aragon lui revinrent en tête et le sifflement du vent lui répondit.
Émile regarda une dernière fois le château, le visage baigné de larmes, maudit ce romantisme morbide, et passa doucement par dessus la balustrade.

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. petrucciu dit :

    Romantisme morbide s’il en est ! Pas de regret !

  2. chervenabrada dit :

    Razbiram vsitshko 😉

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