Vivons sur le dos de nos vieux

Je me souviens du temps où je grimpais sur le dos de mon père pour mieux admirer le feu d’artifice du 14 juillet, et je n’avais plus peur des pétards. Je scrutais vaillamment la nuit étoilée, et tout d’un coup je me prenais pour Napoléon, sur son cheval fougueux, en première ligne pendant la campagne de Russie. Je n’avais pas encore étudié l’Histoire.

Il est loin ce temps où j’avais la tête haute, farcie de rêves de conquêtes. J’ai bien du me résoudre à descendre de ma monture, et observer le monde du bas de ma petite taille. « Papa, laisse-moi monter encore une fois! ». « Non, fils, tu es trop grand maintenant, mon dos est voûté, vas par tes propres moyens. »

Les moyens, parlons-en. Maintenant Papa se dore la pilule à la campagne, à la retraite à 55 ans. Papa jouait au loto deux fois par semaine, élaborant une formule permettant d’accroître ses chances. Il faut croire que Papa, finalement, a gagné. Papa a changé de femme, s’est remarié avec une veuve, partageant avec elle les biens du défunt; Papa a acheté une ruine en Corse, qu’il a fait rebâtir par son gendre. Bon calcul, Papa. L’argent ramassé par ton gendre reste dans le nouveau giron familial. Dis Papa, tu serais pas expert-comptable par hasard ? – Non, fils, tu as loupé un épisode, je suis consultant pour les centrales nucléaires. Mais ma maison en Corse est alimentée à l’énergie solaire.

« Dis Papa, pourquoi ton dos n’est plus voûté? ». « Parce que je suis fier, fils. Pas fier de toi, fier de ce que j’ai fait. » Laisse-moi monter alors, paye-moi tous ces billets d’avion jusqu’à l’Ile-de-Beauté, que moi aussi je me repose un peu. Car j’ai l’air plus fatigué que toi. A 28 ans. Combien de temps est-ce que tu me donnes à ce rythme? Au fait, je comprends pourquoi tu as abandonné ma mère. Elle te montait trop souvent dessus. Tu n’y tenais plus. Tu as choisis une frigide de veuve qui te casse moins les couilles. Merci Papa, mais je n’aime plus le cheval, et je hais ta nouvelle famille, alors ne m’invite pas à leurs randonnées équestres.

Maman, je m’associe à ta douleur. Savourons tous les deux notre belle défaite, partageons ce magnifique repas de Noël que tu nous as courageusement décongelé au micro-ondes; mangeons pieusement Picard, et prions pour que ton père à toi rejoigne bientôt la tombe de Marie, décédée il y a si longtemps que je ne connais pas le sens du mot « Mamie-gâteaux ».

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